Pauvreté : à Nanterre, un Ehpad spécialiste de la grande exclusion

Crédit photo Marta NASCIMENTO

Au fil de son histoire au contact de personnes en situation d’exclusion, le Centre d’accueil et de soins hospitaliers (Cash) de Nanterre est devenu expert dans l’accompagnement des plus précaires. Lieu de vie atypique à la vocation à la fois sanitaire et sociale, l’Ehpad qu’il abrite en son sein ne déroge pas à la règle.

« I don’t care about your past » (« Je me fiche de ton passé ! »). Une voix suave et pleine d’entrain jaillit des enceintes de la borne mélodique – sorte de lecteur MP3 tactile géant – installée dans le hall d’entrée de l’Ehpad du Centre d’accueil et de soins hospitaliers (Cash) de Nanterre. Coïncidence ou non, en ce matin de novembre, les paroles de James Brown s’accordent parfaitement à l’identité des lieux. Serge Beaudoire réside ici depuis quatre ans. C’est lui qui vient de lancer le morceau Cold Sweat, de l’album du même nom. « 1967 ! J’avais 17 ans à l’époque. Ça, c’est de la musique qui réveille dès le matin », se remémore joyeusement l’homme de 72 ans.

Jean cintré, veste de survêtement bleue sur les épaules, baskets tendance aux pieds, Serge Beaudoire arbore un style de « jeunes », alors qu’il parcourt la discographie de ses artistes préférés des années 1970. Si sa tenue est rajeunissante, le poids des ans a fait son œuvre sur le visage de l’homme qui a poussé la porte du Cash de Nanterre il y a vingt-neuf ans. « Je suis arrivé au CHRS [centre d’hébergement et de réinsertion sociale] pour la première fois en 1993. J’étais à la rue depuis quelques jours et mon état de santé n’était pas brillant. En arrivant, j’ai mangé un couscous. Ça, je m’en rappelle très bien, et je vous assure qu’il m’avait réchauffé non seulement le corps mais aussi le cœur. » De sa vie avant le CHRS, il ne dit pas un mot. « On sombre vite, vous savez », lâche-t-il lapidairement.

Autour de lui, les résidents les plus matinaux partagent le café et la première cigarette de la journée, distribuée par Eric Hurquin, l’agent d’accueil. Agé de 61 ans, il sillonne les couloirs du Cash depuis 2005. D’abord ceux du CHRS, et désormais ceux de l’Ehpad qui lui est accolé. « Le plus important pour travailler ici, c’est le caractère, il faut aimer les gens. Ce qui est indispensable pour moi, c’est le social », assure celui qui depuis 2015 est titulaire du diplôme d’aide médico-psychologique (AMP). En première ligne, le rôle d’Eric Hurquin est décrit comme « essentiel » dans le fonctionnement de l’établissement par sa directrice, Raphaëlle Perrigaud. « C’est une volonté institutionnelle d’avoir un agent d’accueil qui occupe une fonction de création de lien et ne se cantonne pas à des tâches administratives, explique la jeune femme de 30 ans, responsable du pôle “santé publique-médecine sociale” du Cash. Il interagit quotidiennement avec les résidents et a la capacité de palper la dynamique du groupe. Car il ne faut pas oublier qu’ici, avant d’être un lieu de soins, c’est un lieu de vie. »

Répondre à l’exclusion sociale

Comme Serge Beaudoire, la plupart des 90 personnes accueillies au sein de l’Ehpad ont connu les services de réinsertion sociale du Cash avant d’en découvrir le pôle de gériatrie. Pour beaucoup, l’entrée s’est faite via le Centre d’hébergement et d’assistance aux personnes sans abri (Chapsa) de Nanterre, le plus grand centre d’hébergement d’urgence de France. En période hivernale, il accueille chaque nuit 217 personnes sans domicile fixe. L’Ehpad s’inscrit dans la continuité des dispositifs de médecine sociale du Cash. Il permet d’accompagner la perte d’autonomie et les infirmités liées au vieillissement des usagers. « On fonctionne comme n’importe quel établissement, le forfait d’hébergement est à la charge du résident, qui le finance très souvent avec ses minima sociaux. Pour des gens ayant vécu au rythme de l’errance et des ruptures, ça signifie beaucoup symboliquement. Ici, ils sont chez eux », souligne Raphaëlle Perrigaud.

L’ensemble des 97 places de l’établissement sont habilitées à l’aide sociale à l’hébergement (ASH). Une exception qui apporte son lot de spécificités. « Nos résidents sont beaucoup plus jeunes que dans d’autres Ehpad : la moyenne d’âge est de seulement 76 ans. La précarité rend parfois la perte d’autonomie plus précoce, énonce Josué Hodgi, cadre du pôle de gériatrie. Ensuite, 80 % de nos résidents sont des hommes. » Ce pôle se compose également d’une unité de soins de longue durée (USLD), d’une autre de médecine gériatrique aiguë (UGA) ainsi que de services de psychogériatrie et de soins de suite et de réadaptation (SSR). La surreprésentation des hommes s’explique « en partie » par le fait que « les femmes sont invisibilisées dans la rue » et se dirigent davantage vers « des associations spécialisées dans la prise en charge des femmes en situation de précarité », précise Raphaëlle Perrigaud.

Une autre caractéristique saute rapidement aux yeux. Ici, pas de proches ni de familles – ou très peu – pour rendre visite aux résidents. « Dans les autres Ehpad, les familles sont très présentes et questionnent les équipes. Ici, c’est différent, l’isolement les poursuit parfois jusqu’à la fin », indique, émue, Agnès Jouault. L’aide-soignante de 38 ans souligne l’empathie permanente dont font preuve les équipes soignantes et paramédicales. « Pour beaucoup, nous sommes les seuls à demeurer à leurs côtés durant leur fin de vie. J’ai vu des levées de corps – de nombreuses, même – où seuls des soignants étaient présents pour se recueillir lors de la messe prononcée par l’aumônier de l’hôpital. » Un constat partagé par Josué Hodgi, qui souligne l’engagement de ses équipes en gériatrie. « Le premier élément essentiel pour travailler en Ehpad, c’est d’avoir un désir. C’est encore plus vrai ici car la dimension sociale de l’accompagnement est décuplée. »

Accompagner la perte d’autonomie

Dans la chambre 106, suspendu au-dessus de son fauteuil roulant, Mohamed Bouafia reçoit sa toilette quotidienne. L’appareil qui le maintien en l’air est un lève-malade, dispositif médical qui permet de déplacer des personnes n’ayant plus la mobilité pour le faire. Les changements de position évitent la formation d’escarres ou d’hématomes sur le corps des patients qui restent alités la majorité du temps. « Je sais, cette machine peut paraître bizarre, mais il faut aussi qu’on prenne soin de nous, de notre dos, sinon qui prendra soin d’eux ? », relève avec humour Agnès Jouault.

Médicaments à la main, téléphone à l’oreille, sourire aux lèvres, les huit aides-soignantes qui travaillent de jour arpentent sans cesse les couloirs jonchés de chariots de soins, de déambulateurs et d’appareils médicaux. Entre allers-retours incessants et sollicitations multiples des résidents, elles sont un rouage essentiel de la mécanique des lieux. Au chevet des patients, Agnès Jouault et ses collègues sont les témoins quotidiens de l’évolution des usagers. « Prendre soin, c’est avoir une responsabilité permanente. Il faut être attentif au changement de comportement et aux difficultés morales ou physiques que les résidents rencontrent, souligne-t-elle. On parle souvent d’interdisciplinarité. Dans les faits, c’est ainsi qu’elle se traduit, avec beaucoup d’attention et de communication. »

A l’étage, la chorégraphie matinale de la chambre 121 débute. « Talons-pointes… Montée de genoux… Ecarté de jambes… C’est bien, monsieur Foulon ! », annonce Marie-Ange Etourneau, kinésithérapeute de l’Ehpad et de l’USLD. Chaque matin, avec sa collègue monitrice en activité physique adaptée (APA), elle parcourt les chambres des résidents pour « mobiliser les capacités motrices et l’orientation dans l’espace » des patients en perte d’autonomie physique. Stimuler l’organisme pour freiner le dépérissement du corps, c’est aussi l’objectif de l’atelier danse que mène la kinésithérapeute avec Rodolphe Fouillot, un chorégraphe professionnel. Chaque semaine, ce dernier intervient auprès d’une douzaine de résidents dans le cadre d’un partenariat avec la direction régionale des affaires culturelles et l’agence régionale de santé.

Plus loin dans le couloir, des rires allègres s’échappent de la chambre 128. Derrière son chariot de linge, Sohad Litim – surnommée affectueusement « Mimi » par les résidents – échange avec ceux qu’elle appelle son « petit couple ». Deux lits sont installés côte à côte dans la chambre aux murs décorés de posters de rock, de photos de motos et d’une guitare électrique qui trône fièrement à l’entrée. Ses locataires : Marie-Jeanne Mazay et Yves Benedetto. Leur idylle a débuté il y un an. « Cela faisait un petit moment que je l’observais me regarder du coin de l’œil, et puis un jour je me suis lancé », déclare-t-il, souriant. Récemment, ils ont eu la possibilité d’habiter ensemble. « Pour bonne conduite ! », ironise l’homme de 78 ans, avant de poursuivre : « C’est notre chez-nous, on peut faire nos courses, avoir notre routine, regarder la télévision… C’est plaisant d’avoir le sentiment de vivre normalement. »

Recréer du lien social

Gardien d’immeuble, agent de sécurité, moniteur de colonie de vacances, Yves Benedetto se remémore les métiers qu’il a enchaînés, avant cet accident de moto dans lequel il a perdu sa jambe gauche. Le début de la pente qui l’a mené aux portes du Chapsa quelques années plus tard. « Une amputation, des séparations successives et un goût prononcé pour la bouteille, mauvais cocktail », résume-t-il amèrement. Désormais « clean » depuis des années, il passe le plus clair de son temps dans la chambre qu’il partage avec sa compagne. L’ordinateur que lui a fourni l’association Les Petits Frères des pauvres lui permet de regarder les clips de rock’n’roll des année 1980, l’époque où il était motard et parcourait les bals de village en village. « Vous savez, je n’aime pas tellement vivre comme tout le monde, je suis bien dans ma chambre, à mon rythme. »

Vivre ensemble, c’est pourtant l’un des enjeux majeurs au sein de cet Ehpad décidément pas comme les autres. L’un des effets les plus durables d’une vie jalonnée de ruptures est la dégradation du lien social. « C’est paradoxal, mais on a du mal à vivre en collectif ici. Pour beaucoup, le simple fait de savoir qu’ils ont une chambre où ils peuvent rentrer le soir est sécurisant et amplement suffisant », décrit Raphaëlle Perrigaud. La salle à manger traduit cet individualisme. Ici, pas de grandes tablées mais des résidents seuls face à leurs plateaux et quelques groupes épars de trois personnes au maximum.

A l’inverse d’Yves Benedetto, qui se définit comme casanier, d’autres naviguent à leur guise dans l’établissement et en dehors. Certains sortent, passent la journée en ville, parcourent le quartier dans lequel ils résidaient lorsqu’ils étaient à la rue, mendient parfois et rentrent pour le repas du soir. « Avec un public qui a passé une bonne partie de sa vie à pratiquer la mendicité dans les rues, il est illusoire de penser qu’il est possible de limiter les sorties, note Raphaëlle Perrigaud. Néanmoins, on se doit de rester attentif car la balance est complexe entre liberté de circuler et sécurité, notamment lorsque les facultés cognitives commencent à ne plus permettre le retour des résidents. »

Pour favoriser l’émergence d’un collectif, les équipes de l’Ehpad proposent quotidiennement des animations. Avec plus ou moins de succès. « L’important est d’aller à leur rythme et qu’ils agissent toujours en libre adhésion », assure Josué Hodgi. Pour renforcer le sentiment d’appartenance au lieu, une consultation a été menée auprès des résidents et des professionnels afin de renommer l’établissement. Jusqu’ici, ce dernier s’appelait sommairement « l’Ehpad du Cash », explique avec humour le cadre du pôle de gériatrie. Dans les prochaines semaines, il sera rebaptisé Le Figuier, en référence à l’arbre planté dans le jardin il y a de nombreuses années par Jean Amadieu, l’un des résidents actuels. Une manière symbolique d’affirmer la singularité de ce lieu de vie unique et de rompre avec l’étiquette d’« Ehpad pour SDF », dont l’établissement souhaite se détacher pour tendre vers plus de mixité sociale.

Auteur

RÉMI BARBET