Le cirque, un outil du travail social

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Le cirque, un outil du travail social

L’IRTS des Hauts-de-France a mis en place la formation « Arts du cirque : concevoir et mener un projet en institution » pour favoriser le recours à ce type d'univers et de pratiques dans le cadre du travail social. 

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[TENDANCE PEDAGO] Auprès des détenus, des personnes âgées en Ehpad ou des personnes en situation de handicap, les arts du cirque s’imposent comme un support d’accompagnement à part entière. À Lille, à Marseille ou dans la Creuse, formations et ateliers essaiment pour développer cette pratique.

Jongler avec des balles ou des foulards, tenir en équilibre sur une boule, faire le clown ou s’élancer sur un trapèze… Au cirque, le champ des possibles semble infini. De quoi en faire un atout de taille au service du travail social : « Il y a beaucoup de pratiques différentes dans les arts du cirque, ce qui permet d’individualiser ce qu’on propose », explique Nathaly Denambride, éducatrice spécialisée de formation, elle-même circassienne. La professionnelle égrène les multiples déclinaisons qu’offre la discipline : s’exercer seul ou en groupe, opter pour une pratique très sportive ou mettre l’accent sur sa dimension poétique, créer un numéro complexe ou miser sur la simplicité. « Je suis convaincue que cette pratique, à la fois sportive et artistique, est un atout incroyable pour des publics très différents : personnes avec un handicap moteur ou des troubles mentaux, en prison, enfants, adultes, personnes âgées, etc. », continue-t-elle.

Faire beaucoup avec peu

Pour favoriser le recours au cirque dans le cadre du travail social, Nathaly Denambride a initié la mise en place d’une formation continue à l’IRTS des Hauts-de-France, où elle exerce désormais comme chargée de mission. Intitulée « Arts du cirque : concevoir et mener un projet en institution », la formation s’étale sur trois jours et va être dispensée à partir de septembre 2026, en partenariat avec l’association lilloise Le Cirque du bout du monde. Elle a plusieurs objectifs, à commencer par fournir des méthodes aux travailleurs sociaux pour rendre accessible la pratique du cirque, même quand les moyens financiers ne permettent pas de faire appel à un intervenant extérieur. « En cirque, on peut faire beaucoup avec peu de moyens, comme créer une chorégraphie simplement avec des chaises et des manteaux », insiste Nathaly Denambride, qui veut ainsi élargir la malle à outils des professionnels.

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Sauf que le cadre sécuritaire nécessaire à la pratique du cirque a jusqu’à présent limité son appropriation par les travailleurs sociaux. Et Sébastien Rieubernet, directeur et fondateur du Cirque du bout du monde, reste lucide : « On ne va pas transformer en trois jours les participants en des formateurs en arts du cirque. » La formation ambitionne donc surtout de les sensibiliser à cette approche, pour donner plus d’envergure à des projets coconstruits entre des professionnels du cirque et du travail social : « Nous nous sommes rendu compte que la compréhension mutuelle entre les différents acteurs impliqués dans un projet de cirque social ou adapté est primordiale », explique le responsable de cette structure habituée à travailler avec la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), des lieux de détention, des instituts médico-éducatifs (IME) ou des Ehpad.

Créer une cohésion de groupe

Même constat du côté de Zimzam, à Marseille. Créée il y a vingt ans par des fondateurs à la double casquette d’éducateurs spécialisés et de circassiens, l’association a fait de son cœur de métier la promotion du cirque pour tous, et notamment pour les publics en situation de handicap, de troubles mentaux ou de difficultés sociales. Régulièrement, la structure met en place des projets avec d’anciens participants à travers cinq ou six formations organisées chaque année par l’association en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, via l’IRTS ou l’Institut méditerranéen de formation, recherche et intervention sociale. Le déroulé-type commence par une journée consacrée à monter tous ensemble le chapiteau, pour créer une cohésion de groupe.

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Les participants découvrent ensuite les différentes pratiques du cirque en les expérimentant eux-mêmes, mais aussi en observant l’accompagnement d’un groupe par les professionnels du cirque social ou adapté, puis en réfléchissant à des séances possibles qu’ils pourraient mettre en place de leur propre chef. Enfin, la semaine de formation se termine avec le démontage du chapiteau. « Nous sensibilisons les participants à l’intérêt de ce support de médiation, avec tout ce qu’il peut offrir en termes d’imaginaire, de lien à soi, aux autres, au rythme, à la créativité, à son propre corps… », détaille Alice Chaintreuil, coordinatrice pédagogique au sein de l’association et intervenante en cirque adapté.

Apprendre à parer pour apprendre à accompagner

Le Centre de formation professionnelle et de promotion agricole de la Creuse a, quant à lui, intégré les arts du cirque à ses cursus de moniteur-éducateur (ME) et d’accompagnant éducatif et social (AES) afin de travailler sur la gestion des émotions, d’apprendre à canaliser ses appréhensions et également de favoriser le travail d’équipe. « L’atelier cirque donne une dynamique de groupe très différente. Il permet de se rapprocher de personnes vers qui on n’irait pas autrement », confirme Maelia Leautrou, en formation pour devenir monitrice-éducatrice. Depuis la rentrée 2025, étudiants ME et AES se retrouvent donc les vendredis après-midi pour une séance encadrée par une ancienne contorsionniste ayant grandi dans une famille d’éducateurs. Pour Lucille Brunet, le but est d’ouvrir « une mallette avec plein de possibilités », pour que les étudiants puissent reprendre ce qui leur parle, en testant les agrès aériens, en expérimentant des jeux d’acteurs pour nourrir leur créativité, en apprenant à jongler à plusieurs ou à se parer mutuellement.

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La circassienne souligne les parallèles entre le monde sous le chapiteau et l’accompagnement que peuvent prodiguer les travailleurs sociaux : « Quand quelqu’un est en équilibre sur une boule et que les autres sont en parade, on voit bien qu’aider, c’est parfois en faire le moins possible pour que la personne apprenne à faire seule. »

Ouverture de possibles

À la fin de leur formation, les étudiants proposeront un spectacle, actuellement en cours de préparation. En attendant, l’atelier porte déjà ses fruits. En témoigne l’expérience de Camille Boucher. Elle qui, en plus de sa formation d’AES, travaille comme aide à domicile auprès d’une personne devenue hémiplégique après un accident, imagine un jour un moyen de tenter de nouer un lien avec cet homme plutôt renfermé sur lui-même. Elle lui raconte l’atelier cirque et ses difficultés à jongler. S’entame alors un échange auquel elle ne s’attendait pas : il explique être un ancien clown-jongleur et lui propose d’aller chercher trois torchons pour faire une démonstration. « Là, j’ai découvert une tout autre personne, explique l’étudiante. C’était son élément à lui, donc c’est revenu tout seul. » L’homme réussit à se concentrer un bon quart d’heure – contre les cinq minutes habituelles – et parvient même à jongler avec son bras paralysé. Depuis, elle réussit mieux à jongler grâce à ses conseils. Mais, surtout, un lien s’est créé entre eux. « Le voir rayonner comme ça, c’est un bonheur ! Je suis ressortie de notre entrevue avec le sourire aux lèvres, se réjouit Camille Boucher. Et à chaque fois que je vais le voir maintenant, il me demande comment se passe mon atelier. »


Des formations aussi destinées aux circassiens

En miroir des formations courtes pensées pour initier les travailleurs sociaux au cirque, d’autres s’adressent à ceux qui ont déjà un bagage solide en arts du cirque et souhaitent se spécialiser en cirque social. L’association Le Plus Petit Cirque du monde propose ainsi la certification « Concevoir et animer un projet artistique à vocation sociale en utilisant le cirque », de 170 heures, reconnue par France compétences. « Quand on démarre une formation avec des artistes, ils ont un vocabulaire artistique qui peut être mis au service d’un but social, mais il y a plus de travail théorique à faire », explique Katérina Flora, responsable de ce programme certifiant.

Lorsqu’elle intervient auprès de travailleurs sociaux, elle constate l’inverse : « Davantage de séances de créativité doivent être menées, mais ils sont déjà formés à l’animation d’un groupe et peuvent prendre en charge les aspects organisationnels. » Que l’entrée se fasse par le cirque ou par le travail social, « les deux sont valables », insiste Katérina Flora. Et aussi, sans doute, complémentaires.

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