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Jean-Christophe Amarantinis (Synerpa) : "Le report du plan grand âge est une catastrophe"

Autonomie
Jean-Christophe Amarantinis est président du Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (Synerpa) depuis 2020.
Crédit photo Philippe Chagnon / Cocktail Santé
[INTERVIEW] Énième coup dur pour le secteur de la dépendance. Le nouveau report du plan « grand âge », notamment lié au départ de la ministre Charlotte Parmentier-Lecocq, ravive l’inquiétude des acteurs de l’autonomie. Jean-Christophe Amarantinis, président du Synerpa, dit attendre une réponse structurelle au vieillissement de la population.
Fragilité économique des établissements, pénurie structurelle de professionnels, évolution des modes d’accompagnement et bien sûr vieillissement massif de la population : jamais la question du grand âge n’a cumulé autant d’enjeux systémiques pour absorber le choc démographique, alertait la DREES dans son dernier rapport. Censé préparer la France à cette « vague grise », le plan « grand âge » annoncé depuis 2022, vient d’être une nouvelle fois ajourné. Entretien avec le président du Synerpa, Jean-Christophe Amarantinis.
Comment analysez-vous le report du plan « grand âge » ?
Jean-Christophe Amarantinis : Ce report est une catastrophe. Nous attendions une trajectoire lisible et pluriannuelle. Le vieillissement n’est pas un phénomène conjoncturel, mais une transformation structurelle de notre société. On ne peut pas y répondre par des annonces ponctuelles ou des dispositifs expérimentaux. On sait depuis des années que la France va vieillir massivement : d’ici 2030, plus de 800 000 personnes auront plus de 75 ans. Selon la Drees, il faudrait entre 274 000 et 437 000 places supplémentaires en EHPAD et 200 000 recrutements d’ici 2050. Pourtant, on reporte. Pourquoi ? Parce qu’un remaniement ministériel passe avant l’avenir de millions de personnes. La temporalité politique prime sur les priorités du pays, et c’est inacceptable.
Je dirige un réseau d’Ehpad, de résidences seniors et de services à domicile dans les Bouches-du-Rhône. Chaque jour, je vois un système à bout de souffle : des soignants épuisés, des familles désespérées, des établissements au bord du gouffre. Ce plan devait clarifier le financement, les besoins en places et en personnels, et l’organisation territoriale. Sans visibilité, les gestionnaires ne peuvent ni investir, ni recruter, ni adapter leurs structures. Or, nous devons préparer dès aujourd’hui les besoins des décennies à venir.
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Quelles conséquences pour les établissements et les personnes âgées ?
Ce report intervient dans un contexte de tension extrême. Les besoins augmentent avec le vieillissement de la population et l’allongement de l’espérance de vie en situation de dépendance. Dans le même temps, 66 % des EHPAD sont en déficit, publics comme privés, révélant un problème structurel de financement.
Sans décisions rapides, les risques sont multiples : ralentissement des investissements, difficultés de recrutement, dégradation des conditions de travail, et restriction de l’offre disponible. Depuis 2020, j’ai connu 15 ministres. Comment travailler sans interlocuteur stable ? L’incertitude politique et financière paralyse les acteurs, alors que les besoins explosent.
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La Défenseure des droits appelle à relever le taux d’encadrement en Ehpad. Le secteur est-il prêt ?
Le taux d’encadrement moyen est de 0,63 ETP pour 100 résidents, soit environ 1 soignant pour 2,5 à 3 résidents en théorie… mais souvent 1 pour 10-12 en pratique, à cause des absences et des temps partiels. Les résidents entrent plus tard, avec des pathologies lourdes. Nous plaidons pour plus d’effectifs et de formation. Mais ces personnels sont financés par l’Assurance maladie. Augmenter les effectifs implique d’augmenter les dotations. Les établissements ne peuvent absorber seuls ce coût, déjà fragilisés qu’ils sont par l’inflation et les difficultés de recrutement.
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Aujourd’hui, le financement n’est pas à la hauteur. Pour répondre au choc démographique, il faudrait 10 milliards d’euros supplémentaires par an. La loi « grand âge » a apporté des avancées, mais sans moyens nouveaux : pas de postes, pas de places, pas de visibilité. Investir dans les Ehpad et le domicile éviterait des hospitalisations coûteuses, tout en améliorant le confort des personnes âgées.
Vous critiquez l’hypothèse de réserver les Ehpad aux personnes très dépendantes. Quelle serait l’alternative ?
Réduire l’Ehpad à la très grande dépendance serait une erreur. Il faut un continuum de solutions : domicile, habitats inclusifs, résidences autonomie et Ehpad médicalisés. 82 % des Français veulent vieillir à domicile, mais il faut encadrer ces alternatives pour éviter les dérives. L’offre doit être cohérente, sécurisée et reposer sur trois piliers : des moyens humains, de la transparence et un cadre réglementaire clair. Après la crise Orpea, il était essentiel de rétablir la confiance. La Haute Autorité de Santé intervient tous les cinq ans pour évaluer la qualité de l’accompagnement. Nous plaidons pour des parcours fluides, tout en conservant un contrôle public exigeant. Protéger les personnes âgées et rassurer leurs familles doit rester l’objectif central.
Après ce nouveau report, quelles sont vos prochaines actions ?
Nous attendons la nomination du nouveau ministre pour engager le dialogue. Les enjeux du grand âge dépassent les intérêts sectoriels. Notre objectif est de maintenir ce sujet au sommet de l’agenda politique et obtenir des décisions à la hauteur du défi démographique.
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