Habitat inclusif : Animateur-coordinateur de la vie sociale, un métier en construction (3/4)

Autonomie

Scène de la vie quotidienne au sein de la colocation du Grand 8 à Zillisheim (Haut-Rhin).

Crédit photo Sébastien North/Familles solidaires Alsace

[ENQUETE] Se définissant surtout sur le terrain, ce nouveau professionnel exerce une fonction hybride encore insuffisamment définie par les textes, mais qui s’avère structurante pour la qualité de vie des personnes âgées ou en situation de handicap.

« Ce métier est né d’un financement plus que d’une réflexion métier », analyse Fanny Birling, directrice projets et expertise du groupe associatif Familles solidaires, qui forme les animateurs-coordinateurs de la vie sociale et partagée. « Il n’existe pas aujourd’hui de référentiel métier, et la fonction n’est pas encadrée comme les autres professions du travail social. » Résultat : un métier qui, reconnaît-elle, s’est « installé dans un flou ».

Double fonction

Ce profil émerge à la fin des années 2010, dans un contexte de recherche d’alternatives à l’institution. Porté par les associations, les familles et certains bailleurs sociaux, l’habitat inclusif se structure progressivement, jusqu’à la création en 2019 du forfait « habitat inclusif », devenu depuis l’aide à la vie partagée (AVP). Ce financement public conditionne l’existence d’un projet de vie sociale et partagée (PVSP) et, de fait, celle d’un professionnel chargé de le faire vivre.

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Bien que situé au cœur des politiques publiques actuelles de désinstitutionnalisation et de virage domiciliaire, l’animateur-coordinateur de la vie sociale et partagée exerce son métier sans contours stabilisés, celui-ci n’étant ni hérité d’une profession existante ni inscrit dans le code de l’action sociale et des familles. Les textes réglementaires donnent pourtant des orientations claires : favoriser la vie collective, soutenir l’autodétermination des habitants, ouvrir l’habitat sur le quartier, coordonner les acteurs locaux, sans se substituer pour autant aux accompagnements médico-sociaux individuels. Mais, d’après les professionnels formés à Familles solidaires, sur le terrain, la frontière est moins nette.

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Coordinatrice de projet de vie partagée à Courbevoie (Hauts-de-Seine), Chloé Jourdan a longtemps cumulé les fonctions : « Normalement, l’animation et la coordination sont distinctes. Mais au démarrage, il n’y avait pas d’animatrice, j’ai donc fait les deux. » Une réalité fréquente dans les projets émergents, où la fonction se déploie avant même d’être pleinement pensée. « L’objectif est de créer du collectif sans imposer, insiste Fanny Birling. L’animateur-coordinateur ne doit être ni juge, ni sauveur, ni maître de maison, mais facilitateur d’un “nous” en devenir. »

À Mulhouse (Haut-Rhin), Isabelle Vaisseau, animatrice à l’association Marguerite Sinclair, décrit un métier sans routine – animation d’activités, temps informels, gestion des tensions, lien avec les partenaires – ainsi qu’« une présence rassurante sans être intrusive ».

Tenir la juste posture

Cette fonction suppose une posture spécifique, souvent déroutante pour des professionnels issus du médico-social. À l’instar de Romane Desailly, animatrice-coordinatrice à Arras (Pas-de-Calais), qui explique que « les jeunes sont en autonomie », qu’il s’agit de « leur propre décision » et que « nous n’avons pas de main sur leur vie ». Une posture qui tranche avec son métier initial d’éducatrice spécialisée, où l’accompagnement individuel était central. « Il a fallu prendre du recul pour distinguer les deux rôles », confie-t-elle.

La pression peut aussi venir des familles, notamment lorsque l’habitat inclusif constitue le premier logement autonome. « Il faut parfois rappeler que l’animateur n’est ni un tuteur ni un accompagnant individuel, observe Isabelle Vaisseau, car l’enjeu est justement l’émancipation des habitants. »

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Souvent seul sur le terrain, avec peu de pairs identifiés, l’animateur-coordinateur souffre d’un manque de reconnaissance et de cadres partagés. « D’où l’importance des formations, des groupes d’analyse de la pratique et des réseaux professionnels, témoigne Fanny Birling. Familles solidaires propose un espace structurant pour mettre des mots sur une pratique encore intuitive. »

Malgré ses fragilités, le métier séduit. Et surtout, il incarne un changement profond de paradigme : passer de la logique de prise en charge à celle du pouvoir d’agir, au domicile, dans la cité. « Nous sommes en chemin vers la reconnaissance du métier, conclut Fanny Birling. Un chemin encore incertain, mais désormais incontournable pour faire de l’habitat inclusif, plus qu’un simple dispositif, un véritable projet de société. »

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