Frank Nataf : "Le vieillissement en bonne santé et à domicile est un enjeu d’équilibre des comptes publics"

Autonomie

"Aujourd’hui, 15 % du budget de la CNSA est fléché vers le domicile. On partait de 5 % et on ne peut donc que se réjouir de cette prise de conscience, mais pour répondre aux enjeux, il faudrait que cette part passe à 25 ou 30 % des dépenses" (Frank Nataf, Fédesap).

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[INTERVIEW] Alors que s'ouvre, ce mercredi 16 septembre 2026, le congrès annuel de la Fédération française des services à la personne et de proximité (Fédésap), son président Frank Nataf explique pourquoi l'allocation personnalisée d'autonomie (APA) et la prestation de compensation du handicap (PCH) devraient fusionner au sein d’une « prestation autonomie » unique.

À la tête de la Fédésap depuis 2022, Frank Nataf dirige également le groupe d'aide à domicile Auxi'life. Il souhaite profiter de la prochaine élection présidentielle pour interpeller les candidats sur les besoins croissants en matière d’accompagnement, d'autant plus dans un contexte démographique de vieillissement de la population aussi marqué.

 

ASH : À l’occasion de son congrès, la Fédésap reçoit plusieurs candidats à l’élection présidentielle. Quel message souhaitez-vous leur faire passer ?

Frank Nataf : Le principal message que nous souhaitons leur faire entendre, c’est celui de l’inéluctabilité du vieillissement de la population française. La société ne pourra pas davantage éviter les conséquences de la transition démographique que celles du changement climatique. Tout doit être fait pour éviter de se retrouver demain avec la même proportion de personnes en situation de dépendance qu’aujourd’hui et pour cela, il va falloir investir dans la prévention et l’accompagnement afin de permettre à cette population de vieillir en bonne santé à domicile le plus longtemps possible.

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En quelques années, les ressources allouées aux services à domicile ont été augmentées de 1,5 milliard au travers, notamment, des augmentations salariales accordées au titre de l’avenant 43 de la convention collective ou de la révision à la hausse du tarif socle des prestations. Mais cela ne suffit pas. Aujourd’hui, 15 % du budget de la CNSA [Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie] est fléché vers le domicile. On partait de 5 % et on ne peut donc que se réjouir de cette prise de conscience, mais pour répondre aux enjeux, il faudrait que cette part passe à 25 % ou 30 % des dépenses. On en est encore loin.

Estimez-vous incontournable une réforme du système de prise en charge ?

L’état des finances publiques du pays ne nous permettra pas d'en faire l’impasse. La solidarité nationale devra se concentrer sur les gestes essentiels. Pour tout le reste, un système assurantiel complémentaire sera nécessaire. On pourra débattre de sa nature et de sa gouvernance (privé lucratif, associatif ou public), mais ce complément doit exister. À voir s’il devra être déclenché à l’âge pivot de 60 ans ou lors de l’entrée effective en retraite. Selon nous, la mise en place d’un tel système correspond aux attentes actuelles des Français. Il ne s’agira plus de cotiser pour les générations futures, mais pour soi-même, ce qui pourrait rendre le consentement à l’impôt plus aisé.

Il y a également un parallèle à tracer entre le vieillissement de la population et la dénatalité. Le Japon, par exemple, perd près d’un million d’habitants chaque année parce que le coût d’un enfant est exorbitant et que l’offre est insuffisante en matière de garde. En France, nous n’en sommes pas loin. C’est pourquoi il est nécessaire de développer la garde d’enfants à domicile en plus des systèmes existants de crèches et de micro-crèches. Simplement, personne n’en parle. Il est urgent à nos yeux que le politique s’empare de cette question, que l’offre puisse se développer et que les agents des caisses d’allocations familiales ou de la protection maternelle et infantile (PMI) en fassent la promotion.

La Fédésap est membre de la Coalition 2027, un collectif d’acteurs privés et publics appelant à une réforme de la dépendance. Quelle refonte portez-vous pour l’allocation personnalisée d’autonomie (APA) ?

Nous sommes favorables à une prestation autonomie qui se substituerait à l’APA et à la prestation de compensation du handicap (PCH), dont le fonctionnement serait calqué sur celui de cette dernière. Aujourd’hui, le montant de la PCH est dimensionné en fonction du projet de vie, là où l’APA dispose d’une enveloppe fixe en euros calculée en fonction de l’état de dépendance de la personne. Et selon le barème, même les personnes en GIR-1, c’est-à-dire les plus dépendantes, ne peuvent disposer au maximum que de deux heures et demie d’intervention à domicile. C’est largement insuffisant et, en outre, cela rend très difficile pour une personne dotée de peu de moyens de régler le complément. Ce qui pousse naturellement les familles à placer ces personnes dans les Ehpad habilités « aide sociale » où ils prennent la place de personnes encore plus précaires.

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Lorsque vous parlez de ces problématiques aux responsables politiques, que vous répondent-ils ?

C’est un sujet qui leur échappe très souvent à cause de sa grande technicité. Personne dans le personnel politique n’en parlait il y a encore cinq ans. Le vieillissement n’était abordé que sous l’angle du déficit de la sécurité sociale. Mais l’inéluctabilité de la transition démographique a entraîné une prise de conscience générale. Ce que l’on espère avec la Coalition 2027, c’est un changement de regard. Au lieu de tout ramener au déficit de la sécurité sociale, il faut que nos dirigeants comprennent que le vieillissement en bonne santé et à domicile est un enjeu d’équilibre des comptes publics. Actuellement, une personne de plus de 80 ans ne consomme quasiment plus et son argent, au lieu de circuler, attend de tomber dans la poche de ses héritiers qui, eux-mêmes, héritent de plus en plus tard. C’est-à-dire que souvent, les héritiers attendent l’héritage… pour financer leur propre vieillissement.

La CFDT a récemment proposé une taxation des héritages « dès le premier euro » pour financer la protection sociale et plus particulièrement la cinquième branche de la sécurité sociale. Qu’en pensez-vous ?

On peut effectivement se poser cette question. En revanche, il faut regarder les propositions dans le détail. 80 % des héritages aujourd’hui sont inférieurs à 150 000 € et ne sont donc pas imposés. En outre, il ne faut pas oublier que ce que l'on appelle héritage, soit l’accumulation de biens familiaux, a souvent déjà été taxé sous forme d’impôts du vivant de la personne. Dans ces conditions, taxer les héritages les plus petits, ce serait déjà priver les plus précaires d’une source de revenus. Cela étant, que l'on passe de 80 % à 50 % le plancher d’exonération de l’imposition de l’héritage ne me choquerait pas.

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Quelles propositions portez-vous vis-à-vis des relations entre services d’aide à domicile et départements ?

Sur le sujet de la dépendance, force est de constater que les intérêts des collectivités départementales et celles de l’État divergent. Les départements souhaitent disposer de la gouvernance du système et demandent à cette fin davantage de décentralisation et de ressources, tandis que l’État juge qu’il y a déperdition quand les politiques de sécurité sociale sont pilotées à l’échelon territorial. Là-dessus, nous sommes plutôt d’accord avec l’État. Un vrai régime de Sécu doit être central. Si on estime que l’autonomie est une question aussi importante que peuvent l’être la vieillesse, la famille ou le chômage, alors il faut qu’elle soit traitée au plus haut de l’échelle.

Selon nous, le rôle des départements devrait se concentrer sur l’instruction des dossiers, le contrôle de l’offre et le pilotage de l’activité au travers de leurs services publics départementaux de l’autonomie (SPDA), tandis que l’État prendrait en main l’APA et la PCH. Je sais qu’au sein de Départements de France, certains partagent notre opinion sur une nécessaire nationalisation de ces deux prestations afin d’éviter les disparités territoriales.