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Santé mentale : la pluridisciplinarité, un levier majeur (2/4)

Autonomie
Un conseil local de santé mentale (CLSM) est une instance locale de concertation et de coordination qui réunit les acteurs d'un territoire autour des enjeux de santé mentale afin de construire des réponses collectives.
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[ENQUETE] Nés dans les années 1970, les conseils locaux de santé mentale offrent un lieu où psychiatrie, social, logement et collectivités échangent pour coconstruire une réponse protéiforme aux problématiques multiples des personnes. Reportage au coeur de l’espace de concertation de Villeurbanne.
Jeudi 21 mai, 9 h. Les professionnels pénètrent les uns après les autres dans l’enceinte des locaux d’un bailleur social de Villeurbanne. Chargés d’un ordinateur et d’un café, ils s’avancent avec, coincés sous le bras, les dossiers de situations dites « bloquées ». Infirmières psychiatriques, psychologues, travailleurs sociaux institutionnels et associatifs, représentants du CCAS et de la maison de la Métropole de Villeurbanne, inspecteur de salubrité, coordinatrice du CLSPD (conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance), bailleurs sociaux… Nombreux sont les acteurs en charge des publics vulnérables à avoir répondu présents à cette réunion du conseil local de santé mentale (CLSM) de Villeurbanne et de Bron. Sans compter ceux à distance, dont les micros grésillent à chaque nouvelle connexion en visioconférence.
La scène paraît banale. Pourtant, ce qui va se jouer ici touche à l’un des angles morts des politiques publiques : comment gérer les situations où la souffrance psychique déborde du champ du soin pour envahir l’habitat, le voisinage, parfois la ville, jusqu’à l’inquiétude collective ? Le cadre est rappelé d’emblée par la coordinatrice, Isabelle Prévost : « Nous sommes ici dans du partage d’informations à caractère secret, parfois appelé à tort “secret partagé”. Les informations échangées le sont uniquement dans l’intérêt de la personne et de son accompagnement. »
Dépasser l’impuissance collective
« Regard partagé », « absence de jugement » et surtout « obligation de moyens et non de résultat »… Autour de la table, les visages acquiescent à chacun des principes directeurs énoncés. Car le CLSM n’est ni une cellule de crise, ni une instance décisionnaire. Né du mouvement de désinstitutionnalisation psychiatrique, dans les années 1970, il fonctionne comme un espace de coordination territoriale où se croisent psychiatrie, travail social, collectivités, citoyens et acteurs du quotidien. « L’idée, explique Isabelle Prévost, est de sortir des logiques en silo. La santé mentale ne relève pas uniquement du soin psychiatrique. Elle traverse le logement, l’école, la rue, les liens sociaux. Elle est une responsabilité collective. »
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Le premier dossier concerne Boris D. (1), la trentaine, vivant chez son père dans une copropriété devenue le théâtre d’un épuisement collectif. Depuis des années, les voisins décrivent une succession d’incidents : excréments dans les parties communes, jets d’objets, insultes, comportements délirants, harcèlement d’une voisine. Les hospitalisations psychiatriques ont échoué. Les interventions policières se multiplient, sans effet durable. Et le père du jeune homme se réfugie dans le déni. Face aux professionnels, un représentant du conseil syndical résume l’état d’usure du voisinage : « On essaie de trouver une solution, mais nous sommes tous démunis. C’est pour ça que nous sommes venus à cette réunion. »
Développer l'aller-vers
Très vite, les questions fusent, révélatrices de la complexité du cadre légal et psychiatrique. Comment qualifier la situation ? Comment évaluer la dangerosité ? Quelle place pour la justice ? Et que faire lorsque les hospitalisations sous contrainte sont impossibles, en l’absence de passage à l’acte sur la voie publique ? Une infirmière psychiatrique formule sans détour ce que beaucoup pensent tout bas : « Hélas, souvent, cette condition est indispensable pour qu’il se passe quelque chose. »
Les échanges glissent alors vers d’autres questions : comment entrer en contact avec une personne souffrant de troubles psychiques non reconnus ni accompagnés ? Comment développer de l’aller-vers lorsque la personne refuse toute aide ? Ou encore comment protéger les professionnels eux-mêmes ? « Je ne veux pas mettre en danger mes équipes », glisse un participant.
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À mesure que les interventions se succèdent, le CLSM apparaît moins comme un lieu où l’on résout les situations que comme un espace où l’on tente de forger une compréhension partagée de l’impasse. Police, psychiatrie, services sociaux, habitants : chacun détient une partie du puzzle, mais aucun acteur ne peut agir seul. « Ce que l’on travaille ici, explique Isabelle Prévost, c’est aussi lutter contre l’isolement face à ces situations. » Dans la salle, un autre terme revient sans cesse : « démunis ». Face à la défiance des soins, aux refus d’hospitalisation, à l’absence de solution juridique claire. Désarmés, aussi, par la frontière mouvante entre souffrance psychique et dangerosité. À défaut de faire disparaître ce sentiment d’impuissance, le conseil donne au moins des pistes de réflexion pour le combattre : signalement au procureur et contact des services de police à chaque fait délictuel, « pour garder trace pour le procureur »…
Accompagner le refus du soin psychique
À première vue, la deuxième situation évoquée semble moins spectaculaire. Pourtant, elle révèle une autre facette des impasses de la santé mentale. Liliane B., 65 ans, vit dans une résidence sociale. Elle est accompagnée depuis plusieurs années par un SAVS (service d’accompagnement à la vie sociale). Officiellement, son principal problème est une demande récurrente de relogement. Mais, très vite, les professionnels décrivent une souffrance psychique ancienne, diffuse, traversée par des idées de persécution, ainsi qu’un refus massif du soin psychiatrique. « Elle dit souvent : “Je ne suis pas folle.” » Liliane B. affirme que des voisins s’introduisent chez elle, lui envoient des odeurs, urinent sur son paillasson, agressent son chat. Elle attribue ses problèmes pulmonaires à des moisissures dans son appartement, malgré des expertises contradictoires. À chaque tentative d’accompagnement psychologique, elle se braque. « Être mal dans son logement, c’est probablement être mal en elle », souffle une professionnelle. Alors qu’il avait « dernièrement préconisé dans son dossier MDPH un Samsah [service d’accompagnement médico-social pour adultes handicapés] qui serait plus adapté aux besoins de madame », le SAVS arrive « à ses limites ».
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Autour de la table, les hypothèses circulent. Faut-il renforcer l’accompagnement ? Introduire un autre interlocuteur ? Travailler autrement l’adhésion aux soins ? Solliciter une équipe mobile de gérontopsychiatrie ? À travers l’histoire de Liliane B., c’est toute la difficulté du travail social qui apparaît. Ces situations où la santé mentale se loge dans des demandes en apparence légitimes : un logement, un conflit de voisinage, une aide administrative… mais où toute tentative d’aborder la question psychique provoque rupture ou défiance. « On marche sur des œufs pour garder le lien », explique une intervenante. Une réalité bien connue du travail social : maintenir le lien malgré le refus de soins, la répétition des mêmes demandes ; continuer à chercher des solutions alors même que l’institution atteint ses propres limites.
Transversalité et déstigmatisation
Dans une époque régie par les résultats rapides, le CLSM fonctionne à rebours des logiques gestionnaires classiques. Pour preuve, Isabelle Prévost revendique une autre philosophie : celle de la « robustesse », un concept emprunté à la biologie. « Mieux vaut être à 12/20 tout le temps qu’à 20/20 ponctuellement. Un corps humain fonctionne très bien à 40 °C, mais il ne pourrait pas tenir à cette température pendant trois jours. » Autrement dit, sans trouver de réponse immédiate, le conseil tente de construire un cadre durable où des solutions peuvent émerger. « On est dans l’essai-erreur. Cela peut sembler peu performant, mais ça crée une base solide sur un territoire. »
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Autre ambition : faire de la santé mentale une question collective et visible. « Nous voulons banaliser l’expression “santé mentale”, prône la coordinatrice, ancienne travailleuse sociale. On a tous une santé mentale, comme on a tous une santé physique. Quand la santé mentale va moins bien, on devrait pouvoir aller chez un psy sans que ce soit tabou. » À Villeurbanne, cette politique de déstigmatisation passe par des actions de sensibilisation conduites par le CLSM dans les marchés, les quartiers, des rencontres entre habitants ou encore des actions menées lors des Semaines d’information sur la santé mentale.
Et la crise du Covid a été un tournant. « Elle a révélé des problématiques préexistantes, mais aussi permis d’en parler davantage », explique Isabelle Prévost. Les points d’écoute adulte, par exemple, sont nés de cette période. « La ville en a créé un sur financements propres. L’agence régionale de santé a des baisses de budget, et les villes, qui ne sont pas compétentes en santé mentale, finissent par faire ce qu’elles peuvent avec leurs propres moyens. »
Pour Isabelle Prévost, la santé mentale dépasse largement le champ psychiatrique. « Elle doit traverser toutes les politiques publiques. Car la précarité, les violences vécues dans l’enfance sont autant de déterminants qui façonnent les parcours psychiques. » Une vision transversale qui irrigue les CLSM et leur volonté de décloisonner les institutions. « L’alliance thérapeutique n’est pas seulement une question de psychiatrie, conclut la coordinatrice, mais aussi une question sociale. »
(1) Les prénoms ont été changés.
>>> Retrouvez l'intégralité de l'enquête :
Santé mentale : les travailleurs sociaux en première ligne (1/4)
Santé mentale : des initiatives pour se reconnecter aux autres (3/4)
Santé mentale : "Accepter l’essai-erreur permet d’avancer loin" (4/4)


