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Vers la fin des Ehpad ?

Autonomie
"En France, nous avons appréhendé la question du grand âge à travers la maladie et l'indigence. (...) Mais pas à partir de la citoyenneté. Il faut changer de logique", analyse Pierre Roux, président de l'association des directeurs au service des personnes âgées.
Crédit photo Hans Lucas via AFP
Alors que la ministre déléguée chargée de l'autonomie et des personnes handicapées Camille Galliard-Minier a dévoilé le 25 avril 2026 son projet en matière de grand âge, les acteurs du secteur s’interrogent : derrière la façade, ce changement s’accompagnera-t-il d’une réelle transformation du modèle ?
L'ambition annoncée par Camille Galliard-Minier, la ministre déléguée chargée de l'autonomie et des personnes handicapées est sans ambiguïté : changer de nom est bien une façon de « changer le regard sur le vieillissement ». A première vue, cette intention serait bien reçue par les fédérations du secteur. « L’AD-PA [Association des directeurs au service des personnes âgées ] demande depuis très longtemps l’abandon de l’appellation Ehpad qui, à notre avis, n'est pas respectueuse du public que nous accueillons, ni des professionnels qui y travaillent », confirme Pierre Roux, président de cette organisation.
Sans compter que l’image des Ehpad a profondément été entachée par le scandale Orpea. « Pour une fois qu’une ministre nous écoute sur ce point, nous allons la soutenir dans la démarche, abonde Didier Sapy, directeur général Fnaqpa, la Fédération nationale avenir et qualité de vie des personnes âgées. A condition que ce changement de nom incarne un nouveau modèle. »
Un constat partagé par Olivier Richefou, président du département de la Mayenne et président du groupe de travail « grand âge » de Départements de France. Dans un communiqué du 28 avril 2026, il déclare : « Le changement de nom peut répondre à la volonté de faire évoluer des représentations parfois dégradées des Ehpad. Mais changer les mots ne suffit pas à changer la réalité. Plus qu’un effet d’annonce, le secteur attend des réponses structurelles. »
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Flou du label
Or si parler de maisons et d’autonomie convainc les professionnels, le choix même de l’appellation « Maisons France Autonomie » fait débat. « Après France travail, France services, on nous présente maintenant France autonomie. C’est un terme totalement technocratique qui ne correspond qu’à une logique administrative », déplore Didier Sapy. A la place, la Fnaqpa suggère d’autres noms : « Maisons de Vie Autonome, Maisons pour la Préservation de l’Autonomie… Mais le choix Maisons France Autonomie ne reflète en rien la transformation urgente et attendue des établissements : plutôt une estampille administrative, une labellisation de plus qui sonne comme une norme, pas comme un lieu où habiter. »
Plus qu’un nom, « Maisons France Autonomie » serait en effet un label. Lors de son déplacement dans le Pas-de-Calais, Camille Galliard-Minier a précisé que cette « transformation » des Ehpad se fera « d'ici 2027 » et que « pour être labellisé, il faudra aussi disposer d'un accueil temporaire ».
Sur ce point en particulier, les principales fédérations attendent des précisions. « Est-ce que les établissements qui demandent depuis des années l'ouverture de places en accueil temporaire et qui se les voient refuser doivent être privés de label ? », interroge Pierre Roux.
Pour Didier Sapy, « ce critère est une absurdité totale. D'abord, car l'hébergement temporaire fait l'objet d'une autorisation administrative très contraignante, imposant une capacité minimale à un établissement pour avoir la possibilité de faire de l'hébergement temporaire. Dans les faits, de nombreux territoires et structures voudraient pouvoir soulager les aidants lorsqu'ils en ont besoin, sans passer par des autorisations administratives lourdes et inadaptées. » Mais aussi car la mise en place d’un nouveau label entraînera des contreparties. « Un label correspond forcément à un cahier des charges et à un référentiel. Ce n’est pas négatif en soi, mais ça vient percuter un processus d'évaluation de la qualité des établissements qui est actuellement en place. Qu'est-ce qu'on fait alors de l'évaluation HAS [Haute Autorité de santé] ? », poursuit le président de la Fnaqpa.
De son côté, Olivier Richefou appelle également à la vigilance : « Si cette nouvelle appellation devait s’apparenter à un label, il faudra être très attentif à ce qu’elle recouvre réellement : quels standards de qualité, quels moyens, et quelles garanties pour les résidents comme pour les professionnels ? »
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Pour un changement de modèle ?
En lieu et place d’un label et d’effets d’annonces, les représentants du secteur attendent une transformation en profondeur des établissements. « Je ne fais aucun procès d’intention à la ministre. Simplement, lorsqu’on regarde toutes les réformes qui avaient été annoncées, aucune n’est allée au bout », rappelle Didier Sapy, faisant référence à la fin de l’exonération de la taxe d’apprentissage, au refus d’agréer l’avenant 72 sur la revalorisation des salaires des professionnels du domicile, au gel prudentiel des financements de l’autonomie et au report très critique d’un plan grand âge.
« Aujourd’hui, la ministre nous donne des axes. Et nous, il nous faut des actes. Donc, si changer le nom est la première pierre d'un édifice qui reconstruit en profondeur notre secteur, c'est une excellente nouvelle. Si ça ne débouche sur rien – pas de changement de pratiques professionnelles, pas de transformation du modèle économique des Ehpad –, c'est une mauvaise nouvelle, parce que c'est envoyer un faux signal à l'ensemble de la population », insiste Pierre Roux.
Le professionnel espère « plus d’autonomie, moins de sanitaire ». « Historiquement en France, nous avons appréhendé la question du grand âge à travers la maladie et l'indigence, et donc du soin médical. Mais pas du tout à partir de la citoyenneté. Aujourd'hui, il faut changer de logique pour que nos concitoyens âgés et fragiles, quel que soit leur niveau de handicap et de maladie, puissent, tout au long de leur vie et jusqu'au bout, vivre dans un domicile inclusif. »
Une transformation qui passe notamment par plus de moyens. « Il faudrait qu'on consacre, comme nos voisins européens, 1,6 % du PIB au grand âge, contre 1,2 actuellement », estime Pierre Roux. Selon lui, aucun doute : « Sans grande réforme, le changement d'appellation sera resté improductif. »
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