Christophe L’Huillier, créateur d'accords parfaits

Autonomie

Christophe L’Huillier poursuit sa double carrière de travailleur social et d’artiste jusqu’en 2021, quand il décide de se concentrer sur la seconde

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[PORTRAIT] Musicien et ancien éducateur spécialisé durant douze ans auprès de personnes autistes, Christophe L’Huillier a créé le collectif Astéréotypie, un groupe de post-punk devenu en quelques années incontournable sur la scène française. Pour lui, la culture a tout à gagner à se nourrir de talents hors normes.

Il ne se destinait pas à devenir éducateur spécialisé. Encore moins à travailler auprès de personnes autistes. Christophe L’Huillier se serait plutôt vu suivre les traces de sa mère, assistante sociale en protection de l’enfance. « Adolescent, j’aimais bien l’écouter me raconter ses journées de travail », se souvient le quadragénaire brun, originaire du Finistère.

Mais le hasard en a voulu autrement et l’a conduit, à la fin de ses études, en stage de dernière année à l’institut médico-éducatif (IME) de Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine). « Au départ, j’étais déçu, avoue-t-il, en souriant. Je ne voulais pas forcément travailler avec des personnes en situation de handicap. Finalement, j’ai eu un énorme coup de cœur pour ce public. »

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Épaulé par une collègue, le jeune homme se met à animer des ateliers d’écriture avec des personnes atteintes d’un trouble du spectre autistique (TSA). La sauce prend immédiatement. « Il y avait une sorte de poésie étrange qui se dégageait d’eux, avec de drôles de punchlines. Ils s’affranchissaient des règles mais c’était beau et surréaliste », explique-t-il. L’atelier est pérennisé et l’éducateur embauché. Par ailleurs guitariste au sein de différents groupes de rock, Christophe L’Huillier propose de mettre en musique ces textes étranges. Ainsi naît en 2010 Astéréotypie. « On s’est dit qu’on tenait quelque chose. Mais, pour être honnête, c’est surtout le directeur de l’IME, Stephan Durand, qui y a cru plus que nous. »

Dès le départ, Astéréotypie est un objet bizarre qui casse les clichés habituels sur l’autisme, qui prend même le contrepied d’une vision « un peu cucul et mièvre » de la culture dans le secteur. « On attend beaucoup des personnes en situation de handicap qu’elles racontent des choses positives, qu’elles nous disent qu’elles sont heureuses. Or il ressortait tout autre chose de nos ateliers », raconte l’artiste.

Parfois lunaires, parfois revendicatifs, les textes abordent des thématiques que l’éducateur était loin de s’imaginer, à l’image de ceux qui évoquent les effets secondaires des traitements médicamenteux. En définitive, Astéréotypie n’entre dans aucune case, à part peut-être celle de l’art brut. Un brin prophète, le directeur de l’IME lui prédit alors : « C’est génial, ton truc, tu vas finir dans Les Inrocks. » Il avait vu juste. À ceci près que le magazine ne sera pas le seul, loin de là, à tresser des lauriers à cet objet sonore non identifié.

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Clivant dans le monde du handicap

Rapidement Christophe L’Huillier est encouragé par ce même directeur à créer son association et à sortir ainsi du cadre institutionnel « pour que celui-ci n’empoisonne pas le truc et qu’on puisse être libre de faire ce qu’on voulait », souligne-t-il. Et de fait, le responsable n’a pas vraiment tort, car le premier album autoproduit sorti en 2012 n’est pas forcément bien accueilli par le monde du handicap, un peu décontenancé par cette créativité sans filtre. « C’était un disque clivant dans le monde du médico-social, se souvient le musicien. À l’époque, les gens considéraient que je laissais les jeunes dire trop de choses, des gros mots par exemple. Cela leur semblait malaisant. »

Astéréotypie a donc fait le choix de s’affranchir de l’institution en même temps que des préjugés. En définitive, la reconnaissance viendra d’ailleurs du milieu ordinaire et des professionnels du monde de la musique. Au premier rang desquels le groupe Moriarty, dont deux musiciens, Arthur B. Gillette et Éric Tafani, décident de se joindre au projet, tout comme Benoît Guivarch. Leur participation remarquée au festival Sonic Protest, le rendez-vous incontournable de la musique électroacoustique et expérimentale, leur permet de signer sur un label, Air Rytmo. D’autres albums suivent.

Alors que les anciens jeunes de l’IME laissent la place pour le chant comme pour l’écriture à de nouveaux talents, eux aussi diagnostiqués TSA, la notoriété grandit peu à peu. « Plus que leurs textes, c’est aussi leur prestance scénique qui est incroyable. Ce qu’ils dégagent sur scène n’a rien à envier à des artistes reconnus. Ils n’ont aucune inhibition et un super rapport au public », observe Christophe L’Huillier.

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L’éducateur spécialisé poursuit ainsi sa double carrière de travailleur social et d’artiste jusqu’en 2021, quand il décide de se concentrer sur la seconde. Parallèlement, il est aussi engagé bénévolement au sein de la rédaction du journal Le Papotin, une revue atypique dont les rédacteurs, porteurs d’un TSA, interviewent des personnalités culturelles et médiatiques. C’est là qu’il fait la connaissance de Claire Ottaway qui complètera le groupe tel qu’il existe aujourd’hui aux côtés de Yohann Goetzmann, Stanislas Carmont et Aurélien Lobjoit. 2022 est l’année de la consécration pour Astéréotypie.

Avec la sortie du troisième album Aucun mec ne ressemble à Brad Pitt dans la Drôme, « avec ce disque, on n’a pas du tout cherché à plaire. Il était sans aucune concession. On en était très fiers, on doutait même que ce soit vendable », plaisante Christophe L’Huillier.

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Exister dans les pages « Culture »

L’album connaît un vrai succès. Les médias indépendants en parlent. Ceux du grand public leur emboîtent le pas. Le groupe bénéficie d’un nouveau coup de projecteur avec la sortie du documentaire qui leur est consacré, L’énergie positive des dieux, de Laeticia Møller. Cette immersion dans l’univers foisonnant du groupe, après avoir raflé plusieurs prix, finit même par être programmée dans les salles obscures. S’ensuivent des propositions de tourneurs (professionnels qui organisent des tournées de concerts) et de festivals comme les Trans Musicales. La machine est définitivement lancée.

Astéréotypie est un groupe de post-punk au son nerveux comme un corps sur scène, entre joie et tension, besoin de décharges et envie de partage. La musique se met au service des voix qui déclament et des textes non formatés. Une écriture brute au service d’une poésie authentique. On y entend Aurélien affirmer que « les vaches bretonnes sont bilingues », et Claire scander que « la bonté est pour moi le prix de l’espace-temps ». On y écoute Stan annoncer son mariage prochain avec 20 €, parce qu’« avoir une relation amoureuse avec un billet de banque, c’est mieux que d’avoir une relation amoureuse avec une vraie fille… ».

Fort de la reconnaissance de ses pairs en tant qu’artiste, Christophe L’Huillier est également heureux de voir désormais des professionnels liés au handicap dans les salles où le groupe se produit. Pour autant, une chose lui tient à cœur : que le projet Astéréotypie soit vu principalement sous l’angle artistique et non social. « Il est très difficile d’exister avec un projet comme celui-là dans les pages “Culture”. En deux secondes, on peut retomber à la rubrique “Société” avec des titres comme : “Ils sont autistes et pourtant”. Or ce n’est pas du tout ce qu’on veut transmettre. »

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Si l’inclusion fait partie de l’histoire d’Astéréotypie, elle ne constitue pas son objectif premier. « Astéréotypie ou Le Papotin sont devenus par la force des choses inclusifs mais ils n’ont pas été créés pour ça à l’origine », insiste l’ancien éducateur. Contrairement au sport, la culture est à ses yeux un domaine où tout le monde peut jouer à armes égales. « Il n’y a pas de catégorie “handicapé” chez le disquaire », glisse-t-il avec malice.

Au travers de tous ses projets et engagements, ce touche-à-tout a décidé de consacrer sa vie à démontrer l’apport de la marge. Une mission qu’il remplit également en tant que chargé de programmation du festival Colis suspect pour Futur Composé, une association qui crée des actions culturelles et des rencontres entre de jeunes autistes et des artistes provenant d’horizons divers (théâtre, musique, danse, arts plastiques…). Lancé en 2021, le festival Colis suspect réussit à fédérer une quarantaine d’institutions spécialisées et d’associations dans le champ du soin et de l’éducation spécialisée.

Le principe est simple : chaque institution reçoit un « colis suspect » par voie postale, autrement dit un objet énigmatique, identique pour tous, à partir duquel les participants, seuls, en groupe ou associés à des artistes, devront produire une œuvre d’art en cinq semaines au maximum. « Certes, tous les autistes n’ont pas quelque chose d’intéressant à dire ou produireMais certains ont des facultés créatrices, un onirisme qui se dégage d’eux, imperméable à l’académisme, s’enthousiasme Christophe L’Huillier. Au travers de leurs obsessions très singulières, ils peuvent apporter quelque chose en plus à l’histoire de l’art. »

Le public d’Astéréotypie en semble en tout cas convaincu. L’année dernière, le groupe a fait le plein de concerts, à savoir 25 dates à travers toute la France pour défendre son nouvel album Patami, dont La Cigale à Paris ou le festival des Vieilles Charrues en Bretagne.

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