Habitat inclusif : "Cette nouvelle liberté s’apprend" (4/4)

Autonomie

Louise Michelin a dirigé les travaux de cette étude expérimentale d’impact social des habitats inclusifs au sein de 28 projets volontaires en France.

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[ENQUETE] L’association Hapi a mené en 2024 une étude expérimentale d’impact social des habitats inclusifs au sein de 28 projets volontaires en France, première analyse qualitative de ces dispositifs. L’occasion d’interroger près de 200 habitants de colocations, logements regroupés ou diffus ainsi que 70 proches. 

Chargée d'étude pour l'association Hapi et coordinatrice de la mesure d'impact social des habitats inclusifs, Louise Michelin est titulaire d'un master 2 en sociologie et anthropologie des enjeux urbains.

Pourquoi les habitants se sentent-ils chez eux dans leurs logements en habitat inclusif ?

Cela tient à leur liberté d’aller et venir et d’organiser leur temps. Mais se sentir chez soi ne peut fonctionner que si les relations avec les autres habitants sont bonnes. La possibilité de se retirer du collectif et d’être au calme revient énormément dans les réponses. On nous dit : « J’ai besoin d’être seul pour avoir de l’intimité, mais aussi pour gérer mon état physique, mon état d’angoisse, mon état psychique. » Pour ce faire, il est nécessaire de mettre à disposition d’autres pièces en plus des chambres : il est beaucoup plus facile de se retirer dans celles comportant des sous-espaces (bibliothèque, tisanière, etc.). Sans elles, les habitants de certaines colocations expriment des réserves.

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En outre, beaucoup de personnes âgées occupaient des grands logements, parfois vieux, avec des difficultés d’entretien. L’entrée dans un habitat inclusif leur donne une opportunité d’accéder à un confort adapté. Plus jeunes, les personnes en situation de handicap de notre échantillon y voient la possibilité de décohabitation d’avec les parents ou de quitter le foyer pour vivre seul. Quoi qu’il en soit, cette nouvelle liberté s’apprend. Même des personnes âgées autonomes peuvent mettre du temps à ne plus demander l’autorisation à l’animatrice ou aux colocataires pour se servir dans la cuisine. De leur côté, beaucoup de personnes porteuses de handicap disent qu’elles ont le réflexe de prévenir quand elles sortent, de dire où elles vont, à quelle heure. Alors qu’en fait elles peuvent faire ce qu’elles veulent. Elles l’apprennent avec les autres habitants et avec l’animatrice, qui pose ce non-cadre. Beaucoup de porteurs de projets proposent des ateliers sur la liberté individuelle.

Comment perçoivent-ils leur accompagnement ?

Ils disent tous trouver du soutien auprès d’un triptyque : l’animatrice, puis les proches, puis les autres habitants. Cela démontre qu’il y a ce qu’on appelle une « coveillance ». Ensuite, ils évoquent les auxiliaires de vie, les bénévoles et les intervenants sociaux et médico-sociaux pour l’entretien, le ménage, les soins, les projets professionnels et personnels. Les habitants âgés autonomes ont moins de besoins que ceux en situation de handicap qui sont en acquisition d’autonomie. Auprès de l’animatrice, ils disent trouver d’abord de l’écoute et reconnaissent son rôle important dans la gestion du collectif et comme relais vers l’extérieur. Mais, même si ce n’est pas officiellement sa mission, en pratique, elle leur apporte également un soutien individuel. Les limites entre soutien individuel et collectif sont très floues dans ce métier en construction.

Qu’en est-il de la solidarité entre habitants ?

Les habitants s’accompagnent aussi entre eux. Cela revient à foison dans nos entretiens. Ils tiennent un rôle d’écoute, de conseil, et même d’accompagnement physique. Tous sont dans une logique d’entraide réciproque, mais gardent un respect pudique quant au choix de chacun d’être aidé ou pas, même dans des situations compliquées.

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Chez les personnes en situation de handicap, le sentiment de gagner en autonomie est très fort. Elles apprennent à vivre chez elles : gérer un budget, faire ses courses, se déplacer dans le quartier, entretenir son logement, cuisiner, acquérir une routine individuelle mais aussi collective. Elles disent : « Je suis chez moi. J’ai mes clés. On ne fait plus à ma place. J’ai besoin d’aide mais c’est moi qui décide comment. Alors je reprends confiance, ce qui me permet de pouvoir accomplir des tâches en autonomie. » Parfois, l’habitat inclusif est d’ailleurs un tremplin avant d’avoir son propre logement sans étayage.

Chez les personnes âgées, c’est le développement de leurs compétences par les activités collectives avec les animatrices qui prime. Elles les maintiennent dans une dynamique d’apprentissage.

Comment les habitants vivent-ils le collectif ?

De manière générale, ils jouent le jeu. Près de 80 % participent régulièrement aux activités formalisées, parce qu’elles les intéressent et qu’ils y passent des moments conviviaux. D’autres nous disent : « Je veux légitimer le projet d’habitat inclusif. Je me dois d’y assister. » Les relations sont globalement bonnes. Dans l’habitat diffus, les habitants se considèrent comme un « groupe », réuni autour d’activités. Dans les logements groupés, ils se vivent comme un « collectif », rassemblé autour de valeurs partagées. Et puis il y a la « communauté », un corps qui fait face ensemble à la dépendance, à la maladie, aux difficultés, plutôt en colocation.

La colocation est le lieu où le partage de l’espace pose le plus de difficultés. Les croisements entre les usages informels et formels – c’est-à-dire les activités organisées par l’animatrice dans le cadre d’un planning choisi par tous – sont plus nombreux. Au début, on pense collectivement la manière de partager. Puis on la remet en question. On observe moins de frictions dans les espaces communs en habitat diffus ou groupé, mais aussi moins d’usages spontanés lorsque ces espaces ne sont pas directement intégrés à l’habitat ou sont contraints par des horaires d’ouverture.

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Les habitants ne nous ont pas beaucoup parlé de conflits, que pointent pourtant les professionnels. Ce n’est pas ce qu’ils ont voulu mettre en avant. Ils nous disent : « C’est ça, la vie, c’est comme dans ma famille, quand je ne m’entendais pas avec mon frère ou ma sœur. Mais on l’a choisi. » Il y a tout un travail réalisé en amont par le porteur de projet sur le vivre-ensemble et l’entraide. Les habitants savent où ils arrivent. Le cadre collectif posé par les animatrices – avec des ateliers, des conseils de maison, des temps de médiation pour essayer de gérer au mieux ces conflits – fonctionne.

Que dit l’étude sur l’importance de la localisation du projet ?

Cette question doit faire l’objet d’une étude d’impact territorial à venir. Les porteurs de projets ont tous trouvé un foncier ou des bâtiments correspondant à leur souhait d’insertion dans la vie locale, à savoir à proximité des commerces, des transports en commun et des services médicaux. La connaissance du quartier compte énormément pour que les habitants se l’approprient, par des visites et par la création de partenariats avec des commerces, des centres sociaux, des associations ou des écoles. Certains habitants bénéficient ainsi d’un compte commun dans l’épicerie du coin. Cette vision positive du quartier, au-delà des infrastructures, est largement liée au travail de l’animatrice. Les habitants sortent alors du cadre collectif de l’habitat inclusif pour avoir une démarche individuelle au sein du quartier : s’inscrire à des activités, rejoindre des associations ou des clubs sportifs, s’approprier les lieux par la promenade et d’autres engagements associatifs.

Quels sont les effets de l’habitat inclusif sur l’entourage des habitants ?

Dans notre échantillon, où les relations entre les habitants et leurs proches étaient plutôt bonnes, 50 % des personnes en situation de handicap et plus de 20 % des personnes âgées déclarent que ces relations se sont améliorées. Pour les premières, cela tient au mieux-être de l’habitant, souvent lié à la décohabitation d’avec ses parents ; pour les secondes, au rapprochement géographique rendu possible par l’entrée dans l’habitat inclusif.

Avant celle-ci, tous les proches partageaient une forte inquiétude pour l’avenir de leur parent vulnérable, doublée d’une charge mentale importante pour les aidants. Une fois l’habitant installé, ils évoquent un bénéfice conséquent sur leur vie personnelle et psychologique. Tous reconnaissent gagner du temps pour eux-mêmes et du temps qualitatif avec l’habitant. Ils savent celui-ci dans un cadre favorable. Ils peuvent continuer à l’aider tout en ayant conscience qu’ils peuvent eux-mêmes être soutenus. Le proche aidant conserve sa place, en fonction des envies et des besoins de l’habitant. L’amélioration de la situation des proches de personnes en situation de handicap ou atteintes de la maladie d’Alzheimer est la plus marquée.
 

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