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Habitat inclusif : six exemples de vivre-ensemble réussis (2/4)

Autonomie
L'association Down up à Arras (Pas-de-Calais) a transformé une ancienne clinique en un modèle d'habitat inclusif réunissant personnes porteuses de déficience intellectuelle, seniors et familles.
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[ENQUETE] Fondées sur un principe d’entraide des publics, les formes innovantes de colocation se multiplient. Kaléidoscope de dispositifs qui ont relevé le défi de la mixité.
La cohabitation entre pairs comme levier de soin
Ils ont passé des années entre les murs des hôpitaux psychiatriques. Aujourd’hui, ils choisissent leurs colocataires, gèrent leur budget et redécouvrent le goût de faire leur marché dans le quartier… Dans les Bouches-du-Rhône, l’association SAJ et ses habitats inclusifs démontrent que l’autonomie et la dignité des personnes peuvent se construire malgré la maladie psychique.
Le choix des résidents
« On ne part pas d’un projet architectural, mais d’un groupe de personnes en souffrance psychique souhaitant vivre ensemble pour se soutenir », résume Jean-Marc Montagne, infirmier de formation, codirecteur et cofondateur de l’association SAJ. Ici, ni commission d’admission ni logement imposé : ce sont les futurs résidents, souvent sortis de longues hospitalisations psychiatriques, qui se choisissent et construisent ensemble leur projet de vie.
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Fondée il y a vingt ans, SAJ a d’abord développé plusieurs pôles – dont un Saad (service d’aide et d’accompagnement à domicile) et un Ssiad (service de soins infirmiers à domicile) – avant de se lancer dans l’habitat inclusif en 2015. L’association gère aujourd’hui 12 dispositifs accueillant 60 personnes, en colocations de quatre à cinq habitants ou dans des ensembles plus vastes comme le hameau de Fontainieu, qui regroupe 24 locataires. Répartis entre Marseille, Aubagne et La Ciotat, ces lieux s’inscrivent dans une approche globale mêlant habitat, accompagnement médico-social et inclusion dans la cité. « Notre spécificité, c’est le travail en amont avec les hôpitaux psychiatriques Édouard-Toulouse et Valvert. Les groupes se forment et se choisissent bien avant que le logement n’existe. Ici, on part des personnes, pas des murs. »
Les habitants sont des adultes souffrant de troubles psychiatriques sévères (schizophrénie, psychose), stabilisés, mais pour lesquels la vie en solitaire reste difficile. « La maladie peut fortement entraver les relations sociales. En groupe, ils retrouvent une sécurité affective », observe la codirectrice Stéphanie Bonnet.
L’association assure un accompagnement quotidien à domicile, mobilise des ergothérapeutes et des psychologues en appui des équipes, mais sans présence de veilleur de nuit afin d’éviter toute reproduction du cadre hospitalier. « Nous nous appuyons sur le droit commun. En cas de crise, nous appelons les pompiers ou le Samu, mais notre lien avec les hôpitaux permet des réhospitalisations directes sans passer par les urgences », précise Jean-Marc Montagne.
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L’inclusion se joue aussi hors des logements. Les habitats sont implantés à proximité des lieux de soin, des commerces et des marchés. « Il faut rompre avec le rythme de l’hôpital – lever à 6 heures, dîner à 17 heures – et accompagner progressivement vers une vie autonome », explique Stéphanie Bonnet.
Affronter les préjugés
Les résultats sont probants : les hospitalisations longues ont quasiment disparu, remplacées, si besoin, par de courts séjours pour ajuster les traitements. Certains résidents quittent même l’habitat inclusif pour un logement individuel ou un emploi en Esat. « L’habitat n’est pas une fin en soi, mais parfois une étape décisive dans la stabilisation de la maladie », souligne Jean-Marc Montagne.
Reste à dépasser deux obstacles majeurs : la difficulté à capter des logements adaptés et la persistance des préjugés. « On privilégie le dialogue de proximité avec les voisins, en expliquant que nos résidents sont des personnes vulnérables, non dangereuses. » Un exercice souvent payant : « Une fois la confiance installée, les riverains deviennent des alliés. »
Down Up mise sur la coopération des publics vulnérables
À l’origine du projet, Emmanuel Laloux et sa fille Éléonore, porteuse de trisomie 21. Très tôt, ce père s’interroge : où et comment sa fille pourra-t-elle vivre une fois adulte, en dehors du cadre familial ou institutionnel ? Vingt ans plus tard, Éléonore habite son propre appartement, travaille, reçoit des amis. « Je voulais faire comme mon frère, prendre mon envol, vivre toute seule et faire ce que je veux… Maintenant, mes parents ont leur vie et moi, j’ai la mienne. C’est chouette. »
Une question intime devenue politique
À Arras (Pas-de-Calais), cette trajectoire individuelle donne naissance à un projet collectif. Fondée par Emmanuel Laloux, l’association Down Up transforme une ancienne clinique en un habitat inclusif mêlant personnes porteuses de déficience intellectuelle, seniors et familles. Depuis 2011, avec Pas-de-Calais Habitat, Down Up investit une friche en centre-ville. L’îlot Bon Secours compte aujourd’hui 75 appartements, dont douze adultes porteurs de trisomie 21 et quatre autistes.
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Le projet dépasse le simple logement pour inventer un nouveau « vivre ensemble ». « Pas de ghetto, pas de stigmatisation : un écosystème où la mixité sociale, générationnelle et fonctionnelle devient le ciment du quotidien. » Ateliers culinaires, compost collectif, café-rencontres, tiers-lieu ouvert à tous, formations pour les aidants ou encore team building pour entreprises nourrissent cette dynamique. « L’inclusion ne se décrète pas, elle se vit. »
Aux Nivéoles, les seniors, colocataires parmi d’autres
Les bailleurs sociaux intègrent désormais l’habitat inclusif dans leurs projets à destination des publics fragiles. À Plateau d’Hauteville, entre Lyon et Genève, une ancienne résidence autonomie reprise par Dynacité a été transformée en habitat inclusif en 2022.
Faire émerger le projet de vie partagée
Construite dans les années 1970, la résidence, rebaptisée Les Nivéoles, accueille 20 logements mêlant seniors, étudiantes et un actif. « Les personnes âgées ne sont plus stigmatisées comme “seniors”, elles vivent dans un habitat normal, pour 400 euros charges comprises. »
Café partagé, entraide quotidienne, ateliers mémoire, repas collectifs, jardinage et interventions de professionnels rythment la vie commune. « Pendant un an, nous avons organisé des cafés habitants pour apprendre à se connaître. » Objectif : vivre le plus longtemps possible dans un logement ordinaire grâce à un lien social fort.
Habit’âge, ou comment bien vieillir en ruralité
À Fontaine-Guérin (Maine-et-Loire), le départ forcé d’une grand-mère révèle un vide territorial : aucune solution pour vieillir près de ses repères. En 2017, les fondateurs d’Habit’âge créent des maisons de vie partagée dans des bâtiments réhabilités au cœur des villages. « Chacun chez soi, et pourtant ensemble. »
Deux autres maisons ouvrent à Combrée et à La Boissière-sur-Èvre. « En réhabilitant le patrimoine, Habit’âge revitalise la vie locale et redonne un rôle social aux aînés. »
La loi sur l’habitat inclusif n’apporte pas toujours la clarté attendue. « D’un département à l’autre, les critères changent. On finit totalement paumés », regrette Cécile Goueset. Habit’âge accompagne désormais les seniors dans le « choix d’habiter » et forme chaque année de nouveaux porteurs de projets. « Nous sommes une solution, mais pas la solution. Ce que nous prônons, c’est la variété. »
Dans un paysage encore dominé par l’alternative entre domicile inadapté et maison de retraite, Habit’âge ouvre un autre chemin : vieillir chez soi, entouré, reconnu, libre.
Le Petit Prince, espace de mixité entre étudiants, jeunes actifs et porteurs de handicap
À Lyon, la résidence Le Petit Prince, portée par Habitat et Humanisme, incarne un habitat inclusif en mixité sociale. Installée dans un bâtiment du XVIIIe siècle, elle accueille 70 habitants dans 49 appartements, mêlant colocations inclusives, logements individuels et accompagnement de proximité.
Dix logements sont aménagés en colocations inclusives associant étudiants et personnes en situation de handicap. « Créer de la présence, de la veille informelle et favoriser le collectif », explique Thomas Gialloreti, responsable de site.
La force du bénévolat
Le projet repose sur un réseau vivant et sur l’engagement bénévole. Sorties culturelles, temps festifs et dîner de Noël incarnent l’esprit de l’habitat inclusif. « Préparer le repas ensemble, rencontrer d’autres visages, renouer avec une vie sociale. »
Les grandes tablées accompagnées de la coloc Alzheimer Le Grand 8
À Zillisheim, près de Mulhouse, la colocation Alzheimer Le Grand 8 accueille huit personnes âgées atteintes de la maladie. « Ici, on rigole bien », sourit Maddy, 87 ans. L’accompagnement repose sur une présence continue d’auxiliaires de vie, dans un cadre non médicalisé, pensé pour la sécurité et la déambulation.
Un jardin en forme de huit, des équipements intégrés au décor et une vie collective quotidienne structurent le lieu. Faute de service existant, Familles solidaires a créé son propre service d’aide à domicile.
Changer de paradigme
« Il faut faire avec les personnes, pas à leur place », insiste Bernadette Paul Cornu. Malgré les difficultés de financement et de reconnaissance institutionnelle, le modèle tient. « Vivre ici ne coûte ni plus ni moins cher que dans un Ehpad. »
La France compte 70 colocations Alzheimer, contre près de 4 000 en Allemagne. L’Igas devra bientôt se positionner sur leur encadrement. Familles solidaires espère qu’elles resteront des lieux de vie avant d’être des dispositifs.
Retrouvez ici toute l'enquête :
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