Vous êtes ici
Santé mentale : des initiatives pour se reconnecter aux autres (3/4)

Autonomie
Dans le Gard rhodanien, le dispositif itinérant « GEM ma campagne » permet à des personnes en souffrance et très isolées de bénéficier d’activités collectives.
Crédit photo DR
[ENQUETE] Le point commun entre un groupe d’entraide mutuelle itinérant, de la médiation animale en Ehpad et de la muséothérapie ? Tous ces dispositifs ont choisi d’adapter leurs approches aux besoins spécifiques des publics accompagnés pour aller vers un mieux-être.
Dans certains villages du Gard, on peut attendre le bus toute une journée… sans croiser personne à qui parler. À Pont-Saint-Esprit, Laudun-l’Ardoise ou Sabran, la solitude n’est pas un concept, mais le quotidien. Depuis 2022, le dispositif « GEM ma campagne » sillonne les routes du département rhodanien. Portée par le GEM (groupe d’entraide mutuelle) Cèzâme et soutenue par la Fondation de France, cette initiative singulière va à la rencontre de personnes en souffrance psychique, souvent isolées, voire invisibles. « Ce ne sont pas les gens qui viennent au GEM, c’est nous qui venons au plus près de là où ils habitent », explique Cédric Kruger, animateur-coordinateur.
>>> Sur le même sujet : Santé mentale : inquiétude autour du non-respect des droits des mineurs hospitalisés
Pour comprendre « GEM ma campagne », il faut remonter à l’esprit même des groupes d’entraide mutuelle. Créées en France dans les années 2000 dans le sillage des politiques de désinstitutionnalisation, ces structures associatives ont marqué un tournant : reconnaître que le rétablissement en santé mentale passe non seulement par le soin mais aussi par le lien social, l’entraide et la participation citoyenne.
Source d’inspiration pour les territoires
L’idée de l’itinérance s’est construite à partir d’inspirations multiples. « Nous avions rencontré un GEM à Narbonne qui réfléchissait déjà à une forme de mobilité », raconte Cédric Kruger. Plus tard, l’équipe découvre une autre initiative, un GEM itinérant en Corse. « Chaque territoire possède vraiment sa particularité. »
Désormais, c’est au tour du projet gardois d’être source d’inspiration, attirant l’attention au-delà des limites du département. « J’ai été contacté par la Creuse, reprend Cédric Kruger, et également du côté de Toulouse, du Lot… Ça fait des petits. » Des structures médico-sociales, des porteurs de projets ou des acteurs locaux prennent ainsi contact pour comprendre et reproduire ce modèle d’aller-vers.
Derrière « GEM ma campagne », n’apparaît pas un public homogène mais une grande diversité de parcours. « Les âges vont de 23 à 77 ans, c’est intergénérationnel, précise l’animateur- coordinateur. Nous avons des profils de personnes souffrant aussi bien de schizophrénie, d’addictions, de bipolarité que de troubles du comportement, de dépression, de burnout. » Ce qui les relie ? Leur isolement. « Certains se renferment, et ce dispositif leur permet de rencontrer d’autres personnes. »
Recréer l’envie d’être ensemble
Concrètement, « GEM ma campagne » fonctionne comme un lieu de vie mobile. Chaque accueil commence souvent autour d’un café partagé. « On prend le temps de discuter de la semaine, du week-end, de comment vont les gens », détaille Cédric. Les participants déjeunent ensuite ensemble avant de choisir les activités de l’après-midi. Et le programme est vaste : ateliers cuisine, jeux de société, karaokés, ateliers créatifs ou d’écriture, ciné-débat, balades, sorties culturelles ou à la plage. « Parfois, il y a des choses planifiées. Parfois, ça se fait sur un coup de tête, suivant l’envie et le besoin des adhérents. »
>>> A lire aussi : ASE : 5 propositions clés pour améliorer la santé mentale des enfants confiés
Autour de Bagnols-sur-Cèze et de Pont-Saint-Esprit, quelques pôles concentrent les services. Mais dans les villages alentour, les déplacements restent un obstacle majeur. « Dans certains villages, vous prenez le bus le matin, vous rentrez le soir… voire le lendemain », décrit l’animateur-coordinateur. Le GEM itinérant répond à cette contrainte au moyen de lieux d’accueil hebdomadaires, d’un transport en minibus et d’une présence au plus près des habitants. Et pour certains, les évolutions peuvent être spectaculaires. « Comme pour Mélodie, qui était très réservée… Aujourd’hui, elle participe au conseil d’administration, prend des décisions et s’affirme. »
Malgré son succès, « GEM ma campagne » repose sur un équilibre financier précaire. « Le principal financeur reste l’agence régionale de santé. Mais, à côté, je mène un travail conséquent de montage financier », explique Cédric Kruger. Fondation de France, département, politique de la ville, MSA (Mutualité sociale agricole)… Les soutiens sont multiples, mais nécessitent une mobilisation constante. Avec actuellement une trentaine de participants (et, à terme, l’objectif d’une cinquantaine), le projet poursuit son développement dans le Gard. Tout en essaimant déjà ailleurs.
Une autre façon de soigner… à la ferme
À l’Ehpad de l’hôpital de Sainte-Foy-lès-Lyon, la santé mentale a parfois le visage d’une ponette, d’un cochon… et d’un lien retrouvé. Ici, « on ne demande pas qui tu es, ce que tu as, mais si tu peux nourrir les animaux », résume Olivier Deleage, porteur du projet La Ferme des possibles. Installée sur une friche de l’Ehpad de l’hôpital, elle est née en 2019 de l’intuition qu’il fallait prendre soin autrement. Avec des animaux comme médiateurs. Mieux, les rôles sont inversés. « Un basculement s’opère du statut de soigné à celui de soignant », observe-t-il.
Nourrir, observer, prendre soin : autant de gestes simples qui réinscrivent dans une dynamique de vie. « Tout de suite, le soigné est réintégré dans la société des vivants. Et ça, c’est colossal. On le constate tous les jours. »
Quand la mémoire s’efface…
Parmi les histoires qui marquent, figure celle d’un homme atteint de la maladie d’Alzheimer. « Il ne se souvient plus s’il a des enfants, s’il a été marié… Mais la ferme, on lui en a parlé une fois, et il ne l’oublie pas. Il l’évoque chaque jour », explique Olivier Deleage. Dans un quotidien où tout s’efface, la ferme devient un repère. Un ancrage. Un lieu qui persiste quand le reste vacille.
>>> A lire également : "Sous le seuil de pauvreté", les AESH descendent dans la rue
Là-bas, les générations se croisent et se rencontrent réellement. Des enfants issus de la Mecs (maison d’enfants à caractère social), du centre social ou encore des dispositifs de protection de l’enfance partagent leur temps avec les résidents de l’Ehpad. « Nous avons des personnes âgées que la famille ne vient pas voir souvent, et des enfants qui sont en mal de famille. Construire ces interactions était pour nous une évidence. »
Une ferme qui fait société
La Ferme des possibles ne se limite pas à la médiation animale. Potager, récupération de plantes, compost, le projet s’inscrit dans une logique globale. Labellisée Jardin Santé, la structure reconnaît officiellement les bienfaits du vivant sur la santé. « C’est un lieu de l’économie sociale et solidaire, mais aussi un espace où l’on fait société. »
Chaque jour, les 105 résidents de l’Ehpad bénéficient de cette présence, même sans entrer dans l’enclos. « Le matin, ils se lèvent en disant : “Je n’ai pas vu Ange, est-ce qu’elle va bien ?” » Enfants, soignants, patients, familles : la ferme devient aussi un refuge pour les professionnels, qui « viennent se reposer ici pour avoir un espace de respiration ». Né en pleine période Covid, l’endroit permet de « se reconnecter au vivant et aux autres ».
Dans les Yvelines, le musée prescrit contre l’isolement
Une entrevue avec la Vénus préhistorique du Musée d’archéologie nationale, à Saint-Germain-en-Laye, pour réapprendre à habiter son corps. Non loin, les paysages apaisants de Maurice Denis, pour souffler après une crise d’angoisse. Dans les Yvelines, les sorties au musée sont désormais prescrites comme des parenthèses de répit à des personnes fragilisées psychiquement ou socialement.
Le département de l’ouest francilien expérimente, pour une durée d’un an, une autre manière de prendre soin. Ce programme, désormais baptisé Yvelines Musées solidaires, propose à des patients ou à des personnes en situation de précarité de visiter gratuitement l’un des 18 musées et sites culturels partenaires du territoire. À l’origine du projet, Pierre-Marie Vautier est chargé du développement du dispositif au sein de la direction de la culture, du tourisme et des sports. Son ambition : faire du musée un outil de mieux-être accessible au quotidien. « Le but est vraiment que le médecin de famille ou le psychiatre puisse prescrire une sortie dans le musée du quartier », défend-il.
Une idée venue d’outre-Atlantique
Le concept de prescription muséale a été lancé en 2018 au Musée des beaux-arts de Montréal. Depuis, plusieurs musées européens ont développé des initiatives similaires, notamment en Belgique et en Suisse.
Mais ici, le dispositif prend une dimension inédite, en reposant non pas sur un seul établissement culturel, mais sur un maillage territorial. « C’est la première fois que des petits musées de ruralité peuvent s’emparer de ce type de dispositif », souligne Pierre-Marie Vautier. Un choix loin d’être anodin, selon lui. Pour des personnes souffrant d’anxiété, de phobie sociale ou d’isolement, « les grandes institutions culturelles peuvent parfois être intimidantes ». Et d’insister : « Les petits musées, plus calmes et moins fréquentés, deviennent alors des espaces rassurants. »
Concrètement, les professionnels de santé du département – médecins, infirmiers, psychologues, psychiatres – peuvent demander gratuitement un chéquier de dix prescriptions muséales. Chaque « ordonnance » donne accès à une entrée pour deux personnes.
« Des bulles de ressourcement »
« Le programme s’inscrit dans une approche plus large de “santé intégrative”, qui cherche à compléter les soins classiques par des pratiques favorisant le lien social, l’apaisement ou la reconstruction personnelle, reprend Pierre-Marie Vautier. Mais ce n’est pas de l’art-thérapie où il y a un acte de création. Ici, on parle plutôt de muséothérapie : le fait d’aller au musée comme soutien au mieux-être. » D’autant que le bénéficiaire peut inviter la personne de son choix, remobilisant le lien social.
Confirmant l’idée que la souffrance psychique ne passe pas uniquement par le soin médical, le département a également ouvert l’expérimentation aux travailleurs sociaux de ses services. Une sortie qu’un professionnel pourra proposer alors qu’il se retrouve parfois le dernier accueillant pour des personnes en rupture de soins. Les retours des premiers bénéficiaires de cette expérimentation montrent d’ailleurs que le musée offre « un temps de pause », « des bulles de ressourcement, où l’on cesse quelques heures de parler de maladie, de précarité ou d’angoisse ».
Depuis 2026, des cycles d’art-thérapie sont également organisés dans plusieurs musées partenaires, en lien avec des structures de santé mentale ou de protection de l’enfance. L’un des projets en préparation réunira par exemple au Musée d’archéologie nationale des femmes victimes de violences autour d’ateliers de poterie. Une manière de travailler la réappropriation du corps à partir des représentations féminines préhistoriques.
>>> Retrouvez l'intégralité de l'enquête :
Santé mentale : les travailleurs sociaux en première ligne (1/4)
Santé mentale : la pluridisciplinarité, un levier majeur (2/4)
Santé mentale : "Accepter l’essai-erreur permet d’avancer loin" (4/4)


