Jean-Luc Bourdon : "Le handicap est affiché comme une priorité, mais les moyens ne suivent pas"

Autonomie

Jean-Luc Bourdon est secrétaire général d'Andicat (Association nationale des équipes de direction en Esat).    

Crédit photo Andicat

[INTERVIEW] Gel de 215 millions d’euros, prélèvement de 54 autres millions, dotations bien en deçà de l’inflation : les établissements et services d’accompagnement par le travail (Esat) sonnent l’alarme. Jean-Luc Bourdon, secrétaire général de l’Association nationale des équipes de direction en Esat (Andicat), décrypte les contradictions d’un budget 2026 qui « menace » l’accompagnement des personnes en situation de handicap.

« Signal alarmant » : c'est en ces termes que l’association Andicat qualifiait, dans son communiqué du 20 juillet 2026, la campagne budgétaire 2026. Les Esat sont confrontés à un effet de ciseau inédit entre l'envolée des charges non compensées et des financements jugés insuffisants. Jusqu'où ce modèle peut-il encore tenir ? Entretien avec Jean-Luc Bourdon, secrétaire général d’Andicat.

ASH : Le gouvernement présente la campagne budgétaire 2026 comme un effort en faveur du secteur médico-social. Pourquoi pensez-vous que c’est le cas vis-à-vis du secteur des Esat ?

Jean-Luc Bourdon : Il existe un véritable décalage entre les annonces nationales et la réalité vécue par les établissements. Les dotations progressent de 0,95 %, mais cette hausse ne couvre ni l'inflation, ni l'évolution naturelle de la masse salariale. À cela s'ajoute une mesure d'efficience de 54 millions d'euros, qui se traduit concrètement par une baisse des moyens alloués aux établissements. Finalement, les crédits augmentent sur le papier, mais les Esat disposent de moins de ressources pour fonctionner. Dans le même temps, les charges continuent de s'accumuler : énergie, revalorisations salariales, taxe d'apprentissage ou nouvelles obligations réglementaires. On nous demande aussi d'améliorer les accompagnements, de développer l'inclusion et de transformer l'offre. Nous partageons ces objectifs, mais ils ne peuvent pas être atteints sans financements adaptés.

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L'instruction budgétaire prépare également la réforme Serafin-PH, une autre source d’inquiétude pour les Esat… Aujourd'hui, nous sommes surtout dans l'incertitude. Le secteur enfance entre progressivement dans le nouveau modèle, mais à l'horizon 2030 ce seront les établissements pour adultes, dont les Esat, qui seront concernés. À ce stade, nous n'avons aucune garantie sur les financements qui accompagneront cette réforme.

On nous explique que les établissements dédiés aux situations plus complexes pourraient bénéficier de moyens supplémentaires. Mais accompagner des personnes ayant des besoins plus importants nécessite aussi davantage de professionnels et de compétences. Les financements évoqués ne permettront pas, à eux seuls, de couvrir ces charges. Les structures peinent déjà à équilibrer leurs budgets. Si le futur modèle de financement ne prend pas réellement en compte les coûts de l'accompagnement, la situation risque de s'aggraver.

Les pouvoirs publics disent pourtant faire de l'emploi des personnes en situation de handicap une priorité…

C'est précisément le paradoxe que nous dénonçons. Le handicap est régulièrement présenté comme une priorité nationale. Pourtant, les moyens accordés aux établissements diminuent progressivement. Notre mission première est de permettre à des personnes dont la capacité de travail est réduite d'exercer une activité professionnelle, de développer leurs compétences et de trouver une place dans la société. Pour celles qui le souhaitent et qui en ont les capacités, nous favorisons également les passerelles vers le milieu ordinaire.

Mais accompagner les travailleurs vers davantage d'autonomie demande du temps, des compétences et des professionnels qualifiés. Réduire les moyens, tout en exigeant davantage de résultats, est une contradiction que nous ne comprenons pas.

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Vous alertez justement sur une crise de l'attractivité des métiers. Quelles en sont les conséquences pour les Esat ?

Les métiers du médico-social ne sont plus suffisamment attractifs. Beaucoup de moniteurs d'atelier et d'éducateurs spécialisés débutent au Smic, alors même qu'ils exercent des responsabilités importantes, à la fois techniques, pédagogiques et d'accompagnement. Les grilles salariales se sont tassées et les perspectives d'évolution sont limitées. Résultat : il devient difficile de recruter, mais aussi de fidéliser les professionnels. Beaucoup quittent le secteur après seulement quelques années, faute de reconnaissance autant que de rémunération. Une étude de Nexem montrait déjà que la durée moyenne d'exercice d'un éducateur spécialisé est d'environ trois ans avant une reconversion. À terme, cette pénurie fragilise directement la qualité de l'accompagnement proposé aux personnes en situation de handicap.

Quelles seraient les mesures prioritaires pour éviter que les Esat ne deviennent les oubliés de la politique du handicap ?

La priorité est de supprimer cette mesure d'efficience et de revoir les taux d'actualisation pour qu'ils couvrent réellement les charges supportées par les établissements. Nous avons aussi besoin de financements pérennes. Les dispositifs comme le Fonds d'aide à la transformation de l'offre ou les crédits non reconductibles peuvent soutenir certains projets, mais ils restent ponctuels, limités et très encadrés. Ils ne permettent pas de consolider le fonctionnement quotidien des Esat, ni d'accompagner durablement leur transformation. Les gestionnaires ont avant tout besoin de visibilité pour investir, recruter et conduire les évolutions attendues.

Nous partageons pleinement les ambitions portées en matière de handicap : renforcer l'inclusion, améliorer les accompagnements et développer les parcours des travailleurs en situation de handicap. Mais ces objectifs ne peuvent pas reposer uniquement sur l'engagement des professionnels. Aujourd'hui, près de 80 % du budget d'un Esat est consacré à la masse salariale. Les marges de manœuvre sont donc extrêmement limitées. On ne peut pas nous demander d'en faire toujours plus, tout en réduisant progressivement nos ressources. À terme, ce sont les personnes en situation de handicap qui risquent d'en subir les conséquences.

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