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Addictions : le handicap dans l’angle mort des politiques (4/5)

Autonomie
D’après la Haute Autorité de santé, le taux de consommation de tabac, d’alcool, de drogues illicites et de médicaments s’élève à 40 % parmi les personnes en situation de handicap, contre 34 % au sein de la population générale.
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[ENQUETE] Alors que la Haute Autorité de santé considère les personnes en situation de handicap comme un public à risque en matière d’addictions, préconisant de placer la prévention, le repérage précoce et la réduction des risques comme piliers de la prise en charge, les professionnels des structures sociales et médico-sociales restent peu outillés dans l’accompagnement des conduites addictives.
Après avoir été responsable d’un centre thérapeutique résidentiel pendant plusieurs années et avoir passé un diplôme universitaire d’addictologie, Valentin Leroy a monté il y a quatre ans une formation avec le Creai (centre régional d’études, d’actions et d’informations) Grand-Est. « Dans le champ du handicap, j’ai identifié que les addictions relevaient souvent d’un impensé, qui s’explique en partie par un sentiment d’illégitimité des professionnels de la relation d’aide à aller traiter ces questions-là, raconte le conseiller technique. Et au-delà de la légitimité à agir, il existe peu de réponses dans le milieu spécialisé. »
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Les données elles-mêmes sont rares. En 2017, le comité interministériel du handicap notait que la morbidité et la mortalité étaient plus élevées chez les personnes concernées. D’après la Haute Autorité de santé (HAS), le taux de consommation de tabac, d’alcool, de drogues illicites et de médicaments s’élève à 40 % parmi ces personnes, contre 34 % au sein de la population générale.
Enfin, d’après l’association Addictions France, « les personnes en situation de handicap mental sont particulièrement vulnérables, en raison de difficultés à appréhender les conséquences de la consommation de produit, d’un moindre contrôle de leur consommation et d’une recherche d’intégration sociale ou de soulagement de la souffrance ».
« L’un des premiers enjeux consiste à lever les tabous et les idées reçues », explique Valentin Leroy. À commencer par rappeler que c’est en premier lieu le tabac qui tue les populations en situation de handicap. « Or les professionnels qui accompagnent ce public banalisent extraordinairement cette consommation. À l’inverse, on observe une tendance à psychiatriser tous les comportements – comme le rapport aux écrans – et à les ranger sous l’étiquette “addiction”. » Pour le formateur, « un enjeu consiste à discriminer ce qui relève des champs de l’éducatif, de la maladie ou du comportement, qui sont tous traitables, mais pas de la même manière ».
Passer de l’interdiction à l’accompagnement
Autre défi : acculturer les professionnels du secteur du handicap à la philosophie de la réduction des risques. « Il existe encore un regard en partie hygiéniste sur les populations en situation de handicap, l’idée que “ce n’est pas bon pour eux”. Et bien qu’évidemment ça ne le soit pas, ce n’est pas de cette manière que l’on parviendra à les faire arrêter », détaille Valentin Leroy.
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Au sein de son association La Joncquière, qui compte un Esat et un foyer d’hébergement, Séverine Villebois constate de plus en plus de conduites addictives de la part des travailleurs, « que ce soit sur l’alimentation, l’alcoolisme, le tabagisme, mais désormais aussi des substances illicites ». « Les premières conséquences sont sur leur santé physique mais surtout mentale, avec de la violence envers eux ou envers les autres », détaille la cheffe de service éducatif.
Non formée aux programmes de réduction des risques, Séverine Villebois reconnaît avoir eu besoin de changer sa posture professionnelle. « J’ai appris qu’interdire ne suffit pas. D’abord car ils le savent déjà, mais aussi parce que cela peut être contre-productif pour certains qui cherchent à transgresser l’interdit. Nous devons donc adapter notre discours en leur disant : “On sait que tu ne peux pas arrêter mais on va t’aider à diminuer.” D’une posture d’interdiction et d’exclusion, on passe davantage à de l’accompagnement. »
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Reste à transmettre cette culture à l’ensemble de son équipe. « C’est là que le plus gros du travail reste à faire, abonde Valentin Leroy. Il faut encore passer du stade individuel au déploiement d’une véritable culture d’établissement, qui intègre dès l’admission la question de la réduction des risques au même titre que les objectifs d’autodétermination et de pouvoir d’agir. » Le spécialiste l’assure : « C’est lent, mais les choses bougent. » Et dans le bon sens.
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